Wayne Shorter Quartet -
Beyond The Sound Barrier
Le jazz est un genre en mouvement. Peut-être même plus que les autres. Ici, pas de génération arrogante qui indique la sortie aux aînés, bien au contraire. Pas d'amitié soudaine influencée par tel ou tel directeur du marketing (on ne parle pas de collaboration ponctuelle). Des rencontres, des flux d'énergie qui se baladent, des regards qui se croisent. L'osmose ou rien. La moindre tension entre les musiciens se ressent sur scène.
Wayne Shorter l'a bien compris. Il n'a pas eu le choix. Arriver à gérer des monstres comme
Joe Zawinul et
Jaco Pastorius et à composer avec les ego n'est pas une chose aisée. C'est sûrement pour cela que le saxophoniste s'est bien entouré. Il faut dire que vouloir franchir le mur du son n'est pas une mince affaire.
Ce
Beyond The Sound Barrier fait suite à
Alegria, album sorti en 2003. On devrait cependant le relier directement à
Footprints live ! (2002). Cet opus est en effet le fruit du travail scénique de la formation entre 2002 et 2004. Même
lineup :
Danilo Perez au piano,
Brian Blade à la batterie
et John Patitucci à la contrebasse. Ceux qui ont apprécié le live de 2002 ne vont pas être déçus. Plus qu'une suite, ce
Beyond… est l'aboutissement d'une démarche personnelle.
Wayne Shorter fait partie de cette catégorie de musiciens qui recherchent non pas les notes mais LA note. Et l'esprit. D'équipe en l'occurrence. La complicité

est telle entre les musiciens que l'on a du mal à imaginer le saxophoniste sans ses trois autres pattes.
L'ambiance de cet album s'inscrit dans la continuité des derniers opus du musicien. L'esprit d'aventure s'entend toujours. Monsieur
Shorter parvient à briser des chaînes harmoniques et structurelles finalement trop contraignantes d'une musique qui ne demande qu'à être libre, tout en maintenant une cohésion exemplaire au sein de son groupe. Le tout est flou et d'une clarté limpide en même temps. Un tel paradoxe n'est possible que si les musiciens s'entendent parfaitement, ce qui est le cas.
Les néophytes risquent de se perdre dans les méandres d'un discours musical assez obscur, tantôt complètement contrapuntique, tantôt terriblement free. Les oreilles rompues à l'exercice ne peuvent quant à elles que se réjouir des instants de plaisir ultime que ce quatuor arrive à rendre accessibles. Les phrases de
Shorter, parfois claires et veloutées (« On Wings Of Song »), parfois tendues et acérées (« Joy Ryder »), parviennent toujours à atteindre leur but.
Danilo Perez a tout compris. Il dépose délicatement des harmonies compatissantes quand le besoin s'en fait ressentir, impose des choix audacieux que la section rythmique se fait un plaisir de suivre… Bref, le saxophoniste a eu du nez quand il a décidé de s'entourer de ces musiciens.
Cet album n'en est qu'à ses balbutiements. Sa vie n'est pas prête de s'arrêter. C'est toujours le cas pour les albums cultes. La seule erreur pour un amateur de jazz serait de ne pas le posséder dans sa discothèque.