Interview : Aston Villa
C'est dans un café du 9ème arrondissement
que je rencontre Djib et Fred, respectivement bassiste et chanteur
du groupe Aston Villa. Je suis accompagné par Jean-Marc et
Damien, qui ne se priveront pas de poser des questions. Aston Villa
a déjà 15 ans d'existence, deux albums studio et un
live acoustique à son actif, mais vient à peine d'être
découvert par le grand public. Ils étaient nominés
deux fois lors de la dernière édition des Victoires
de la Musique, et ils ont remporté la Victoire du Groupe
Découverte de l'Année. C'est parti pour une interview
sans concessions, en exclusivité....
... Présentation du groupe ...
Patrice B. : Le groupe "Aston Villa" existe depuis
quand ?Djib : Aston Villa démarre il
y a assez longtemps, il y a une quinzaine d'années, par un
chanteur, Fred, et un guitariste qui n'est plus dans le groupe :
Hocine. Il a participé aux deux premiers albums. En fait,
il composait avec Fred. Et lorsque j'ai rencontré Fred et
Hocine, ils avaient déjà des chansons comme "Message
terminé", "Si les anges", "Retrouver
l'humeur"... Des chansons qui sont sur le premier album. Je
suis arrivé, et j'ai cherché l'accompagnement de la
basse.
Te souviens-tu des premiers concerts du groupe
?Les premiers concerts d'Aston Villa, c'est les Transmusicales
en 1994 (à Rennes). Avant, il y a avait juste eu une première
partie des Silencers au début de l'année 94. Suite
à cette première partie, on est rentrés en
contact avec BMG.
Qui compose le groupe ?
La formation de l'équipe telle qu'elle est aujourd'hui date
de trois ans. Avant on avait deux guitaristes. Le frère du
batteur a remplacé Franck à la guitare, ensuite Hocine
est parti. On se retrouve donc à quatre : basse, batterie,
guitare, chant; plus un percussionniste sur scène. Mais "l'artiste"
Aston Villa sur les contrats et les compositions, ce sont quatre
musiciens. Il y a les deux frères Müller à la
batterie (Laurent) et à la guitare (Nicolas); moi c'est Jean-Baptiste
Mori, on m'appelle "Djib"; et le chanteur Frédéric
Franchitti. Nos premiers concerts datent de 94, avant on s'appelait
"Automatic". Et c'est en 94 qu'on prend le nom d'Aston
Villa. Au début on pensait que c'était pas possible
car le nom devait être pris par le club de foot anglais, on
pensait qu'on allait pas avoir le droit de l'utiliser. Et en fait
non. Ils ont réservé leur nom en Angleterre, alors
on s'est dit, "Aston Villa" en France, ça sera
autre chose que du foot, ça sera du rock.
Le
nom du groupe est donc directement inspiré du club de foot
?En fait, l'anecdote c'est qu'avec Fred, on sentait
qu'Automatic c'était un nom un peu froid. Ca donnait l'impression
qu'on était du Dépêche Mode, ou un truc très
machine. On voulait donc un nom un peu plus chaud. Et j'ai dit un
jour à Fred, en se promenant dans la rue : " tu vois
le nom Aston Villa, il irait bien avec la musique qu'on fait. Mais
c'est un club de foot, on peux pas le prendre. Il faudrait trouver
un truc qui se rapproche phonétiquement". Donc on a
cherché la "stone villa". On a cherché à
ruser autour d'Aston Villa. Mais en fait, "Aston Villa",
c'est la symétrie parfaite : un "a" au début,
un "a" à la fin. Et maintenant, il y a plein de
gens qui nous parle de foot.
Le club de foot Aston Villa, en
Angleterre, nous a invité à venir voir un match et
faire un concert là-bas. On a eu l'occasion de croiser Ginola,
boire une bière, faire un concert. C'est un super souvenir.
Faire un concert un peu différent, en voyant un match de
foot, plein de télés, c'était sympa. Mais maintenant,
pour avoir le disque en vente là-bas, c'est très compliqué.
Il faut rentrer dans les radios, être en playlist. Mais on
a eu toutes les télés, toutes les radios. C'était
anecdotique : un groupe français s'appelle Aston Villa, ils
viennent jouer en Angleterre... En fait, là-bas, aucun média
se grille avec un club de foot. Donc le club de foot nous a dit
: "qu'est-ce que vous voulez ?", on a dit :"le maximum
de promo !". Et on a donc eu un maximum de promo. On a eu huit
équipes de télé qui faisaient la queue pour
nous filmer au stade. On a fait BBC 1, BBC 2, Sky TV... On a tout
fait. Aucun média refuse quoique ce soit à un club
de foot, ils ont toujours besoin des images, des interviews. Même
le club voulait nous faire jouer dans une salle de trois à
quatre mille places, mais on leur a dit que ça aurait été
trop pistonné, et qu'on préférait faire un
petit club de 3 ou 400 personnes, un premier concert. Après
on s'est attaché à essayer de faire avancer le truc
en France. Ca sert pas à grand chose d'aller s'énerver
en Angleterre, tant qu'on n'est pas plus avancé que ça
en France.
Grâce à ce concert, le groupe
à eu des contacts en distribution et / ou en production là-bas
?Que de la promo, mais de la promo anecdotique. C'est-à-dire
que pendant deux jours en Angleterre, ils ont tous entendu parlé
de nous. Ginola nous a attrapé en disant : "ouais, je
vous ai vu à la télé hier. Vous avez vraiment
un accent anglais pourri. Venez boire un coup". Ils nous avaient
tous vu à la télé. Les journaux anglais ont
tous deux ou trois minutes de foot tous les jours. Donc là,
ça donnait l'occasion à tous les journalistes sportifs
de parler d'autre chose que de foot, de dévier un peu sur
la musique, ça leur a fait plaisir.
Quelles
sont les influences d'Aston Villa ?Elles sont assez
diverses en fonction des membres du groupe. Disons que les terrains
communs, ce serait Radiohead, Nirvana, même Prince... à
l'époque où il faisait des trucs de qualité.
On ne suit plus trop ce qu'il fait maintenant. Dans les trucs français,
ça serait Bashung. On est tous d'accord qu'il a des beaux
textes. En ce qui concerne les groupes, je pense qu'on a tous écouté
Téléphone. Sinon, on a chacun notre jardin particulier.
Le batteur, c'est plutôt musique d'Amérique du Sud.
Il travaille rythmiquement beaucoup avec un percussionniste. Le
guitariste est branché plus jazz. Moi j'ai un côté
plus baston, hardcore : Red Hot, Urban Dance Squad, Fishbone, et
tous les trucs fusion... Je ne sais pas sur quoi on tomberait tous
d'accord sur les trucs actuels ... Radiohead. Ca me paraît
être le groupe où on est tous d'accord pour dire que
ça tue.
En fait, il en a plein suivant les époques.
Quand on faisait le premier album, c'était Nirvana, Pearl
Jam. Le deuxième, on étaient plus baignés dans
un trip un peu machines, Nine Inch Nails. Et en même temps,
à chaque fois, on ne perd pas de vue que c'est des groupes
américains, qu'on ne cherche pas à imiter non plus.
On reste en France, en français... Rien que le fait d'écrire
les textes en français, ça t'aide à rester
à ta place, en fait.
... Les Victoires de la musique ...
Avant de remporter une victoire, qu'est-ce que le groupe
et votre manager, Sébastien Zamora, pensiez-vous de la cérémonie
des Victoires de la Musique ?C'est assez rigolo, en
fait. On ne s'attendait vraiment pas à être nominés.
Tu nous aurais dit, il y a un an, après avoir fait le live
acoustique, "vous aurez une victoire de la musique", on
aurait tous rigolé. Les nominations se font par les gens
des maisons de disques. Comme on est dans un label (Naïve)
où il y a même pas une centaine de personnes, on se
disait qu'on avait aucune chance. On a appelé le label en
janvier en demandant s'il était possible de se faire inviter
à la cérémonie; juste montrer sa gueule, voir
comment ça se passe. On nous a dit :"ouais, c'est compliqué,
c'est pas sûr". Même pour incruster la soirée,
pour y venir et jeter un œil, ça ne paraissait pas évident.
Alors après, quand on a appris qu'on étaient nominés
deux fois, on est tombé sur le cul ! Quand on a eu la victoire,
on est tombé d'encore plus haut, sur le cul ! C'est vraiment
une super surprise. Et le fait que ça soit le public qui
nous la décerne, c'est encore plus touchant.
Depuis le
premier album qui est sorti en 96, on est habitué à
avoir la reconnaissance du milieu musical : les professionnels,
les médias, les programmateurs de festival... Il y a plein
de gens qui nous adore et qui nous disaient : "vivement que
vous cartonniez, qu'on vous mette sur la grande scène des
Eurockéennes (Belfort)...". On en avait un peu marre,
on avait envie d'une reconnaissance du public. De savoir que le
milieu nous aime bien, qu'il savent qu'on fait un truc de qualité,
qu'on est un bon groupe; tu es touché au début, puis
après tu dit : "bon quand est-ce que le public nous
voit et nous apprécie ?" Donc là, c'est le début
de cette reconnaissance du public, on n'a plus qu'à faire
un bel album maintenant !
A la différence
des autres catégories, c'est le public qui élisait
le vainqueur de la catégorie "Artiste Interprète
ou Groupe Découverte de l'année". C'est donc
mieux que le vote des professionnels ?En concert, on
rempli des salles de 400, 500, 600 personnes maximum. Les ventes
de disque n'ont jamais dépassé les 30 000 albums.
Là, pour le live acoustique, entre les victoires et les passages
radios, elles sont en train de franchir les 30 000 albums, mais
ça reste un score d'artistes de jazz. Tu vois, le truc marginal.
Donc d'avoir cette reconnaissance du public, c'est super encourageant.
On se disait que nos fans n'allaient pas jouer le jeu de téléphoner
à France 2 et de voter pour nous. C'est typiquement dans
la suite de Loft Story et de la Star Academy, ils ne vont pas tomber
dans le panneau et dépenser des tunes pour nous ! D'après
les messages que j'avais sur mon téléphone, nos fans
ont téléphoné quand ils ont vu la prestation
des autres artistes qui étaient nominés. Quand ils
ont vu la miss Lorie qui chantait comme une gamelle... La pauvre,
elle est jeune. Nous on en avait déjà joué
au Zénith (NDR : salle dans laquelle se déroulait
la cérémonie des Victoires...) et à Bercy,
en première partie de ZZ Top. C'est plus facile de se dire
pour nous, on fait comme à un concert, on fait comme d'habitude.
Il n'y a pas la pression de la télé. Pour elle ça
doit être plus dur de se mettre dans le contexte d'un concert
normal. Elle a 18 ou 19 ans, c'est forcément plus impressionnant,
et ça s'est senti. Quand nos fans ont vu ça, ils se
sont dit que ça aurait trop injuste qu'avec une prestation
comme ça, elle gagne une victoire. Nos fans de partout ...
J'avais des messages de fans de Vézoul, de Rodez qui étaient
super contents, qui ont appelé plus de deux cent fois, qui
ont fait des programmes sur leur ordinateur pour que le truc appelle
en automatique ! J'étais vert, je me disais que notre public
n'était pas du genre à téléphoner, puis
finalement, si.
Fred, le chanteur, vient nous rejoindre
... La catégorie "Artiste Interprète
ou Groupe Découverte de l'année" était
une catégorie fourre-tout, avec Lorie (pop) ou Matt (R'n'B)
et Yann Tiersen (?) qui ont tous raté leur prestation. Visiblement,
ça a joué en votre faveur ? Djib :
Nos fans ont appelé à partir de ce moment-là.
Quand ils ont vu qu'on avait fait une bonne prestation et que les
autres en avaient fait des moyennes... Ils auraient trouvé
ça injuste qu'avec une bonne version comme on avait fait,
on ne gagne pas. Yann Tiersen a fait un truc assez bizarre, tout
seul, à l'alto. Nous c'est vrai qu'on a joué en premier,
à 21h20. A 21h30, on étaient déjà au
bar des loges, en train de boire des coups. On étaient libérés.
Puis on senti qu'on avaient mis la barre assez haut, dès
le début de m'émission. Ils n'avaient plus qu'à
assurer derrière. C'était bien.
Fred : Encore
une chance que les fans de Lorie soient couchés à
cette heure-ci, et n'aient pas de portables ! (gros rires de tout
le monde). Ca c'est mathématique.
Djib : Moi
j'y croyais pas. J'me disais : "ils vont recompter les appels,
il y a un contrôle anti-dopage, ils vont nous enlever la victoire
! Ils vont nous niquer de quelque part, c'est pas possible".
J'avais envie de demander à Delarue : "répétez-nous
ceux qu'ont a battu".
Fred : C'est aussi le travail
de fond de 500 concerts, qui fait que 1 + 1 + 1, à un moment
ils se sont tous dit : "on va appeler ce soir-là".
Et puis, ils ont fait appeler tous les potes, tous ceux qui connaissaient
pas Aston Villa et qui nous ont découvert peut-être
ce soir-là. Ils avaient entendu le nom ou entendu "Raisonne"
à la radio, mais ne s'étaient jamais déplacés
en concert. Ca leur a permis de vérifier sur place que les
seuls qui n'avaient pas d'oreillettes chantaient le plus juste !
Quelques personnes qui ne regardent jamais les Victoires
ont regardé parce qu'il y avait Aston Villa ...
Fred : Oui, peut-être. Mais bon, il y avait Noir Désir...
Djib : On ne pensait pas que Noir Désir viendrait
à l'émission.
C'était inhabituel,
ça a suscité la curiosité ?Fred
: Bien sûr.
Djib : Il y avait des gens qui
se disaient : "cette année il y a quelques groupes de
rock. Il y a Noir Désir qui vient, Aston Villa". Il
devait y avoir Miossec et Manu Chao. Je pensais que les gens allaient
regarder en ce disant : "ouais, les Victoires, ça va
être bien, il va y avoir du live, du rock"; mais pas
qu'ils allaient faire la démarche de téléphoner.
Comme disait Fred, c'est vraiment boule de neige de nos concerts.
J'avais des messages de fans de la France entière. Effectivement,
dans ces bleds-là, il y 10 personnes qui sont des gros fans,
qui ont demandé à leur 10 copains de téléphoner
et de voter pour nous. Une fois qu'on avaient fait une bonne version,
ils étaient tous d'accord pour appeler et nous soutenir.
Voilà, ça l'a emporté comme ça. Plus
une série d'inconnus qui nous ont découvert ce soir-là,
et qui ont dû téléphoner aussi. Je me disais
que le téléphone c'était un traquenard...
Fred : Va y avoir des magouilles... Ca va être trafiqué,
il y a plein d'exemples. Donc en plus, la seule victoire où
c'est le public qui décide. On s'en souvenait plus, pour
nous s'était improbable.
Djib : On pensait avoir
l'autre. La première fois où on est nominé
pour la révélation scénique, c'est Le peuple
de l'herbe (Supadope Records / Pias) qui la ramasse. On pensait
l'avoir. On se disait que la scène c'était notre élément.
On est habitué à la reconnaissance du milieu... Puis
du coup, on se dit que l'autre on l'aura jamais, c'est même
pas la peine d'y penser. Du coup, Fred retourne au bar.
Fred
: Oui, je me lève. Sinclair, Isabelle Boulay, c'est pas
trop ma tasse de thé. Donc là, je décroche.
Ca fait une heure qu'on est assis dans les gradins. Y a des potes
qui nous attendent dans les loges, autant aller faire les cons là-bas.
J'étais dégoûté.
Djib : Il
y a des grands écrans dans les loges. Donc à un moment,
Fred est en train de boire un coup. Il voit que ses copains sont
appelés sur scène... Que donc on a dû l'avoir
cette victoire, finalement...
Fred : Ouais, je regardais
la télé dans les loges en fait. Je les ai vu s'enlacer,
et j'ai couru.
Sur le plan professionnel, qu'est-ce
que ça vous apporte d'avoir gagné une Victoire ?
Djib : Ca fait vendre doucement. On vendait 500 par semaine,
puis là, on vend entre 800 et 1000. Ca fait vendre presque
deux fois plus. Mais c'est du live acoustique, c'est pas un album
nouveau. C'est des titres qui étaient sur le premier album.
Fred : Ca fait que les festivals t'appellent. Les Eurockéennes,
c'est sur la grande scène avec Noir Désir. Ca ouvre
des portes...
Djib : Marc-Olivier Faugiel nous a demandé
vendredi dernier (
NDR : Pendant que Djib continue de répondre,
je demande à Fred si Ardisson les a demandé samedi...
Il me répond qu'il n'a pas voulu (rires).) Ca a aussi
influé sur le prix des concerts, ça aide à
nous vendre.
Fred : Le gros gros truc va commencer sérieusement.
Djib : Ca prépare surtout un bon terrain pour
le prochain album. On sait que l'album est attendu, et qu'il faut
le faire bien.
Est-ce qu'après cette victoire,
vous avez été contacté par des majors ?
Fred : Non, on est bien
Djib : T'aurais voulu
quoi ?
Fred : Non, mais par contre, il parait que Noir
Désir est en train de quitter Universal (NDR : ils sont signés
sous le label Barclay). Il paraît, il y a des rumeurs. Et
j'ai vu que Karl Zéro les a invité à venir
chez Naïve (NDR : Pour ceux qui l'ignorent, Karl Zéro,
l'animateur de Canal +, a sorti il y a quelques temps, un album
de cha-cha). Ils pourraient être plus libres, et plus en phase
avec leur discours. Nous on les invite aussi à venir chez
Naïve, car il n'y a que des gens passionnés par la musique,
avant tout. Bien sûr qu'il y a du business, c'est normal.
Mais c'est des gens, avant tout, passionnées par la musique.
Puis le mec qui dirige cette boite (NDR : Patrick Zelnik) a largement
prouvé depuis les débuts sa compétence. Il
a signé Daho quand personne n'en voulait, les Rita Mitsouko,
Téléphone, quand même. Et qui un jour avait
dealé dans son contrat que le jour où Virgin (parce
qu'il était patron de Virgin) serait racheté par une
grosse major (NDR : EMI en l'occurrence), il abandonnerait ses parts,
c'est ce qu'il a fait. Je trouve que lui est en phase avec un vrai
discours.
Djib : Il n'y a aucun artiste fabriqué
chez Naïve. Il n'y a jamais de produit, ni de chef de produit.
C'est des directeurs artistiques, que des artistes. Alors que tous
les artistes ne sont pas tous faciles à promouvoir. On nous
passe des disques, c'est des trucs de World Music, de musique du
Maghreb, de musique tzigane, ou de rap-ragga (Lord Kossity). Il
y a plein de trucs qui sont en marge. Et comme il n'y a aucun artiste
fabriqué, Naïve a aussi du mal à se vendre dans
les hypermarchés. Il n'y a aucun single qui va se vendre
à 3 millions dans les trois mois.
Le "combat",
c'est qu'on est conscient qu'on est chez Naïve. Il faut deux,
trois artistes fer de lance qui ouvrent le catalogue de Naïve
à la grande distribution. Qui leur permettent de grossir,
et de faire un peu plus ce qu'ils veulent. C'est très dur.
... Major vs Label Indépendant ...
Vous faites partie des artistes ayant été
contraints de passer d'un major à un label indépendant.
Vous avez donc effectué le chemin inverse à beaucoup
de groupes ou interprètes. Quels ont été les
principaux défauts de BMG ? Fred : De
ne pas être sur le terrain. De ne pas être en phase
avec un travail de fond qui consiste à aider un artiste en
développement. Il faut contacter toutes radios locales, tous
les fanzines, toutes les petites associations qui fait que c'est
par là que ça passe. Ca établit un bon fondement
pour un groupe qui vient de la scène et qui n'a jamais rien
fait auparavant. On n'avait pas fait de disques, mais on avait fait
des concerts. Les gars de BMG étaient décalés
permanent. Il n'y a aucune synchronisation. On arrive, en plus,
à une époque où la maison de disques est en
pleine restructuration. C'est la vague des boys-band (NDR : Souvenez-vous
les p'tits gars épilés et maquillés : G-Squad).
On n'a rien à faire là-dedans en fait. On étaient
signés par un mec bien, Bertrand Lamblot, qui y croyait à
mort, mais qui, au bout d'un moment, a perdu le contrôle.
Ca lui a complètement échappé. C'est ce qu'il
se passe dans les majors. Et puis si au bout de trois mois, dans
une major, tu ne fais rien, au revoir ! C'est pas six mois, un an.
Ca va très très vite.
Par contre, on a eu des
gros moyens pour faire l'enregistrement de l'album. Nous on arrive,
notre premier disque, ça leur a coûté 600 000
francs. Juste l'enregistrement. Ils ont fait un clip à 500
000 francs. C'est démesuré, c'est du n'importe quoi.
Djib : On est très vite arrivés à
dépenser un budget de presque 2 millions de francs. Et en
même temps, nous on étaient conscients qu'on étaient
un groupe, on avaient signés pour trois albums chez eux.
On leur disaient : "un groupe, c'est du long terme". Il
ne fallait pas lâcher les petits médias (fanzines...)
parce c'est eux qui vont nous aider à faire le bouche à
oreille. On passait notre temps à se plaindre de ce décalage.
On arrivaient dans une ville où on faisait un concert, il
n'y avait pas une affiche. Toi t'arrives avec le bus pour faire
un concert, tu veux juste voir, dans Rodez en l'occurrence, une
cinquantaine d'affiches. T'appelles la maison de disques, et tu
leur demandes :"pourquoi vous n'avez pas envoyé 50 affiches
à Rodez, c'était super important ?" Et le mec
te dit : "C'est pas prioritaire, nous on essaye de vous organiser
un show case au Japon". Mais la priorité pour nous,
c'était d'abord d'avoir les 50 affiches à Rodez quand
on y joue. Et le show case au japon, tant mieux s'il y en a un,
ça nous fera des vacances, mais c'est pas la priorité.
C'était en permanence des décalages comme ça.
Les mecs pensent à des stratégies interplanétaires,
pour EUX, leur cv, leur carrière, pour pouvoir dire : "j'ai
organisé un show case au Japon". Les 50 affiches, ça
lui paraît secondaire... On avaient envie de les emmener dans
le bus, de les attacher pendant trois jours, et de leur dire : "voilà
comment c'est sur la route. On mange des sandwiches dans les stations
services sur l'autoroute, et le soir, on veut des affiches dans
la ville où on joue".
Fred : Ca te grille
aussi. Si tu fais un concert où il y a 40 personnes, l'organisateur
n'a plus envie de te reprendre. Si tu veux y retourner un an après,
il se rappelle du gadin qu'il a pris.
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