Musique payante sur l’internet : chronique d’un caffouillage monumental (3ème partie)
par Jean-Marc F.
Musique payante sur l’internet : chronique d’un caffouillage monumental
(Troisième et dernière partie)
L’industrie du disque n’avait pas une seconde envisagé
que les fichiers musicaux étaient, avant tout, des fichiers
informatiques comme les autres, et qu’à ce titre, ils pourraient
transiter via des interfaces P2P non exclusivement musicales… Impossible
de forcer la fermeture des logiciels et serveurs P2P généralistes,
car l’échange de fichiers et l’accès à l’information
font partie des libertés individuelles fondamentales dans
les constitutions qui régissent nos démocraties. Il
se niche bel et bien là, le cafouillage, car, contrairement
au monde du logiciel et à ses authentiques pirates informatiques,
le monde de l’industrie phonographique a à faire à…
Monsieur et Madame Tout-le-Monde…
Attentes et désillusions…
Quelque chose a manifestement échappé aux décideurs
des maisons de disques quant aux attentes des consommateurs. Mais
quoi donc ? Il serait faux de placer cette attente sur le seul terrain
financier : Napster a connu ses heures de gloire alors que peu d’internautes
dans le monde avaient accès à l’internet par des connexions
rapides et permanentes. Les heures passées à charger
des fichiers mp3 transparaissaient ainsi sur la facture téléphonique
(tout du moins pour les utilisateurs européens qui, contrairement
aux utilisateurs d’Amérique du Nord, paient les communications
locales). Non, le problème est (en partie) ailleurs.
L’une des causes principales (comme évoqué dans
le chapitre Napster : la bête à abattre dans
la deuxième partie de ce dossier) tient à un fait
simple : la plupart des fichiers téléchargés
font partie d’un album que le consommateur n’aurait de toute façon
jamais acheté en dur. La corrélation entre le
développement du P2P et la chute des ventes de disques n’a
donc pas nécessairement la signification que les majors veulent
laisser entendre : le chargement ne s’est pas révélé
catastrophique pour les ventes parce qu’il évite aux gens
d’acheter des disques, mais plus vraisemblablement parce qu’il a
résorbé la fraction des personnes qui achètent
un album complet pour un ou deux titre seulement qui leur plaisent
véritablement (le meilleur exemple à donner serait
celui des ballades « radio » que produisent souvent
les groupes de hard rock pour toucher un public plus large).
Le fait de télécharger devient totalement logique
à ce stade, car un CD 2 titres vaut en moyenne 6 € contre
18 € pour un album complet qui contient en moyenne 12 titres : un
CD 2 titres n’est pas vraiment rentable pour le consommateur (le
titre revient plus cher), et ne parlons même pas du cas où
les deux titres en question ne sont pas ceux qu’il recherche !
Première parade que les maisons de disques n’ont pas mise
en œuvre, tout simplement parce qu’elles n’ont pas vu (ou ont refusé
de voir) que l’acheteur de musique tient de plus en plus à
avoir ce qu’il veut et rien que ce qu’il veut : proposer
la vente de tous les titres d’un même album séparément,
à un prix unitaire qui ne soit pas plus élevé
que le prix calculé par rapport au coût de l’album.
Les choses évoluent, certes, mais bien trop tard…
Autre point très épineux : les pourcentages. Le
public, sans savoir exactement quels ils sont, n’est pourtant pas
dupe. Il sait pertinemment que la part de l’artiste sur chaque disque
vendu est dérisoire. Dans son ensemble, il est prêt
à payer systématiquement la musique qu’il consomme,
mais par respect pour l’artiste et non pour enrichir sa production
ou le réseau de distribution…
L’essor des connexions à haut débit comme l’ADSL,
les majors auraient dû également l’anticiper, en mettant
très rapidement en place leurs plateformes de « musique
à la demande » pour concurrencer (eh oui, le
terme est lâché !) les logiciels de P2P, tout en les
combattant (voire au lieu de les combattre, de manière aussi
acharnée et grandiloquente, ce qui ne les a pas rendues très
populaires auprès des consommateurs). Au lieu de ça,
c’est seulement depuis fin 2001 que les diverses interfaces payantes
se sont mises en place… C’est la deuxième parade que l’industrie
phonographique a manquée, en ne considérant pas le
P2P comme un véritable concurrent mais simplement comme un
ignoble pirate à occire coûte que coûte…
C'est pas gagné…
Depuis 2001, les choses semblent évoluer un peu : Sony
Music et Vivendi Universal, affiliés à MSN et Yahoo
ont mis en place Pressplay , alors que de leur côté,
AOL-Time Warner, EMI et Bertelsmann, associés à Real
Networks, on mis sur pied Musicnet.
Mais là encore, que de cafouillages ! Problèmes
d’accords de licences, rivalités, VirginMega (le service
de Virgin) qui n’arrive pas à rentrer dans la danse et ne
parvient à signer qu’avec deux indépendants (Wagram
et Naïve), Pressplay et Musicnet qui
tombent plus ou moins sous le coup de la loi antitrust américaine,
la RIAA qui perd le procès que lui intente Kazaa pour avoir
fait pression sur ses membres (les majors) et empêché
l’aboutissement des négociations lancées par Kazaa
quant à la mise en place d’une solution d’abonnement payant
(l’action en justice de Kazaa portait sur l'utilisation abusive
de la protection des droits d'auteur pratiquée par les maisons
de disques ce qui touche de près la violation de la loi anti-trust
par les majors sur le marché de la musique en ligne ; la
RIAA a fait appel, ce qui ne surprendra personne…), les sociétés
de perception des droits d’auteurs qui se mettent à dos les
FAI en suggérant vindicativement une taxe dont ces derniers
seraient la cible, etc. Du coup, le service OD2, co-fondé
par le chanteur Peter Gabriel, tire son épingle du jeu, étend
son offre de musique en ligne (distribuée grâce à
sa plate-forme WebAudioNet, à disposition des portails) et
fait la nique aux majors ! Dernier aveu tacite de tous ces à-peu-près
et de ces ratages : Pressplay (qui malgré une
base de titres fournie ne décolle pas) vient d’être
racheté par Roxio (éditeur du célèbre
Easy CD Creator), qui entend le rebaptiser… Napster
!
Pour faire court : « c’est pas gagné » pour
les majors. Les habitudes sont prises de recourir au peer to
peer, à leur détriment. Les lois de protection
des libertés et de la vie privée ainsi que les associations
de consommateurs les empêchent (et heureusement !) de dicter
leurs volontés en bloquant la libre circulation de l’information
ou en exigeant des taxes supplémentaires inadmissibles pour
le consommateur.
Reste à voir si les décideurs comprendront (enfin
!) ce fait simple : ce n’est pas en tapant sur la tête des
gens qu’on s’en fait des clients (sauf pour la mafia). C’est surtout
en répondant à leurs attentes. Mieux : en les devançant.
Et surtout, en évitant de jouer les Goliath, en évitant
les épreuves de forces. Parce qu’à la longue, c’est
toujours David qui gagne…