Richard Cross
C’est dans les locaux de sa société CV
PROD que nous avons rencontré Richard Cross. Un homme visiblement
serein malgré un emploi du temps chargé, et passionné
par ce qu’il fait. Mais que fait-il au juste ? Certains d’entre
vous le savent déjà (ceux qui ont suivi l’émission
Popstars), d’autres non : Richard Cross est coach vocal,
et a travaillé avec et pour certains des plus grands noms
nationaux et internationaux du milieu musical : Annie Lennox, Enzo
Enzo, Guesh Patti, Gérald De Palmas, Jean-Louis Aubert, Vanessa
Paradis, Zazie, et bien d'autres encore.
Qu’est ce que le coaching vocal ? Comment et pourquoi avoir
fait ce choix professionnel ? Autant de questions auxquelles il
a répondu avec une grande précision…
Votre parcours musical et professionnel est assez atypique…
Vous avez très tôt été attiré
par le chant ?
Oui, j’ai commencé jeune, vers 6 ans. J’ai poursuivi un
cursus classique de piano et de solfège au conservatoire
de Bordeaux. Cela m’a ouvert les portes de la technique et du répertoire
« classique » et donné des bases essentielles
dans mon métier. Mais j’étais clairement attiré
par le fait de chanter sur scène. Je crois que l’on porte
ça en soi, et le désir de faire carrière dans
le chant est quelque chose qui est ancré très profond.
J’ai eu la posibilité de travailler un répertoire
très vaste, allant de la musique sacrée à l’opérette,
et c’est un savoir inestimable. Par la suite, j’ai découvert
et appris beaucoup d’autres choses : j’ai suivi une formation de
comédien et de danseur avec Andréas Voutsinas, notamment.
Vous avez ensuite quitté Bordeaux pour Paris, puis
pour New-York et Londres…
En effet, dès que j’ai eu mes 18 ans, je suis parti à
Paris puis à New York, où j’ai travaillé avec
différents professeurs. Là-bas, j’ai pu me former
à la musique baroque, et surtout, j’ai véritablement
découvert le gospel, et aussi la comédie musicale
à Broadway. C’était un peu comme un révélation,
quelque chose de nouveau, surtout vu de l’intérieur. Par
la suite, j’ai fait partie d’un spectacle off-Broadway qui a rencontré
un succès d’estime. Je dois dire que je n’étais pas
spécialement heureux à New-York, j’y ai appris énormément
de choses mais je ne me sentais pas vraiment « chez moi ».
Je suis revenu en Europe, et j’ai habité Londres quelques
temps avant de rentrer en France. Travailler dans ces pays anglo-saxons
a été une excellente expérience, mais c’était
en France que j’avais vraiment envie de faire carrière à
ce moment-là. J’ai fait différentes choses à
mon retour : j’ai chanté de la musique baroque, de l’opéra
classique, de la musique de début du 20ème siècle.
Mais je faisais également de plus en plus de choses qui avaient
trait à la comédie musicale : j’ai même tenté
d’expliquer, dans certains récitals, la nature du fil conducteur
qui existe entre l’opéra et comédie musicale. En 1980,
je me suis rendu à un casting au Moulin Rouge, et j’ai été
pris : j’ai mené la revue de 80 à 83, et ma formation
de comédien/danseur m’a bien évidemment beaucoup servi.
Je ne suis pas resté au-delà car un jour, le directeur
de l’époque m’a dit - sur le ton de la plaisanterie mais
avec beaucoup d’acuité : « Tenir une revue au Moulin
Rouge, c’est comme un enterrement de première classe
». C’est vrai que pour un jeune chanteur, une revue signe
d’une certaine façon l’arrêt de l’évolution
de sa carrière…
J’ai donc quitté le Moulin Rouge et, en 84, j’ai obtenu
le premier rôle dans Nostradamus, une comédie
musicale donnée au Casino de Paris, qui n’a pas marché.
En France, la comédie musicale ne signifie pas du tout la
même chose qu’aux États-Unis ou en Angleterre : ces
pays ont une véritable « culture » de la comédie
musicale, vieille de presque un siècle… J’ai bien vu que
c’était et que ce serait compliqué en France.
Oui, il est clair qu’en France, jusqu’à ces dernières
années, aucune tradition de type comédie musicale
ne s’est détachée par rapport à l’opéra
ou à la chanson…
C’est vraiment une question culturelle. La comédie musicale,
et d’une façon générale le théâtre
musical, relève d’une mentalité particulière.
La France a une culture de l’opéra qui lui est propre, elle
a également une culture de la revue qui lui est presque typique,
mais elle n’a pas développé de tradition de la comédie
musicale pendant très longtemps.
C’est peut-être dû au fait que, contrairement
aux États-Unis notamment, aucun compositeur de « renom
» ne s’est intéressé à ce genre, ou n’a
acquis de renom par ce genre (je pense là à Gershwin,
à Bernstein, etc.)…
Il me paraît clair que c’est relié, effectivement.
Il y aussi l’importance du cinéma musical, qui s’est développé
très tôt et dans de grande proportions également,
le tout entretenant chez le public le goût de ce genre de
spectacles. La notion de « raconter une histoire » joue
un rôle-clé, aussi… Je me susi rendu compte en travaillant
aux États-Unis comme tout peut s’imbriquer facilement, l’opéra,
le gospel, le jazz, etc., et qu’il était normal que
la comédie musicale s’y soit développée comme
nulle part ailleurs, hormis le Royaume-Uni (mais là, la «
connexion » était facile).
Nous parlons des comédies musicales, et c’est un genre
auquel vous « contribuez » énormément,
en tant que coach vocal. Avant toute chose,
pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste le coaching vocal ?
Dans l’expression « coaching vocal », le terme «
coaching » est crucial : il ne s’agit pas de leçons
de chant, le rôle du coach vocal n’est pas celui d’un professeur
de chant (même s’il est fortement souhaitable qu’il le soit
à la base, sinon indispensable). Le coach vocal n’est pas
l) pour apprendre à une personne qui souhaite chanter comment
le faire : son rôle est d’apporter toutes sortes de conseils
(y compris sur la technique vocale, mais là, de professionnel
à professionnel si je puis dire) à l’artiste afin
de lui permettre de bien appréhender un spectacle, un travail
de studio, etc.
C’est pourquoi il est indispensable que le coach vocal ait une
solide expérience de la profession de chanteur, car l’accompagnement
ne réside pas que dans l’acte même du chant, mais également
dans tout ce qu’il y a autour : s’il prodigue au chanteur les conseils
techniques indispensables à la pratique professionnelle de
son art, il l’accompagne (et c’est là une part extrêmement
importante du métier) dans toutes les situations pratiques
(studios, concerts, etc.) pour que ce dernier sache gérer
au mieux son outil vocal. Les conseils du coach vont de l’endurance,
la gestion de l’énergie, l’échauffement vocal jusqu’à
la gestion des situations de stress, de trac, au travail sur les
points délicats d’une interprétation…
Je fais souvent le parallèle entre le professeur de chant
et le coach d’un côté, et l’ORL et le phoniatre de
l’autre. L’ORL est le médecin spécialiste qui s’occupe
de manière générale de la gorge (du larynx),
du nez et des oreilles, alors que le phoniatre est lui un ORL qui
est spécialiste de la voix. Le phoniatre est
un spécialiste à nouveau « spécialisé
». C’est la même chose pour le coach : alors que le
professeur de chant s’occupe d’enseigner d’une part les techniques
vocales « générales » qui permettront
à son élève d’utiliser sa voix, et d’autre
part une certaine quantité de choses liées à
l’artistique et au savoir (répertoire, styles, etc.),
le coach commence son travail j’allais dire « après
» tout cela. Les conseils qu’il va donner sont liés
à des situations données de pratique professionnelle,
et n’ont pas pour but de former un chanteur à l’art vocal,
mais de le former à la gestion de sa pratique de cet art.
Le coach vocal est un spécialiste du chant à nouveau
« spécialisé » dans la gestion professionnel
de la pratique vocale et dans l’accompagnement des chanteurs.
C’est une fonction qui effectivement, expliquée aussi
clairement, paraît indispensable. Comment vous est venue l’envie
ou le besoin de devenir coach vocal ?
J’ai travaillé sur un projet en Angleterre, The Prophet,
qui n’a pas vraiment fonctionné ; à Londres, j’ai
enregistré le disque de The Prophet et c’est à
cette occasion que j’ai rencontré Annie Lennox du groupe
Eurythmics. J’ai chanté avec elle sur son succès
« There must be an angel ». Après ça,
Annie a parlé de moi, dans des interviews notamment, et j’ai
commencé à recevoir beaucoup d’appels me demandant
de travailler en tant que coach vocal...
C’est ainsi que vous êtes devenu le directeur vocal
d’un grand nombre de comédies musicales en France : Ali
Baba, Les Dix Commandements, Roméo & Juliette...
Oui, après des années de travail en tant que coach
vocal, beaucoup de personnes connaissaient mon nom et la nature
de mon travail, et avaient besoin de ma compétence dans ce
domaine. Les comédies musicales se sont enchaînées,
et j’ai donc eu pas mal à faire sur ces spectacles.
Je suis véritablement passé de l’autre côté
de la barrière à cette occasion. C’est une évolution
personnelle, en réalité : j’ai l’expérience
de la scène, je connais bien les sensations que l’on a lorsqu’on
chante devant un public, les difficultés qui peuvent se présenter
et le travail à accomplir pour les surmonter. À l’heure
actuelle, je n’ai plus envie de cette présence sur scène
dont j’ai tiré un grand plaisir pendant des années,
mais plutôt d’aider les autres à chanter, de leur faire
profiter de mon expérience et de mon travail.
Le travail doit être colossal sur une comédie
musicale…
Assez complexe, disons. La direction vocale se fait sur trois
niveaux différents : le premier, c’est le casting : le rôle
du directeur vocal est d’aider les créateurs du spectacle
(le compositeur, le metteur en scène, le chorégraphe,
etc.) à choisir les chanteurs, à ne pas se
tromper sur les voix, à comprendre comment elles vont fonctionner
sur le long terme. Je leur apporte ma compétence technique,
car il faut pouvoir tester quelqu’un et s’en faire une idée
juste très rapidement.
Le deuxième niveau, c’est le montage du spectacle, sur
scène et sur disque. En tant que directeur vocal, et en relation
avec le compositeur et l’arrangeur du spectacle, j’aide à
déterminer les tonalités en fonction des interprètes.
Je me préoccupe de tous les aspects vocaux, comme les timbres,
les tessitures, pour veiller à ce que l’organisation des
voix soit très cohérente, sans pour autant étouffer
la diversité des voix au sein de la troupe ; de cette manière,
j’aide les créateurs du spectacle à constituer une
dramaturgie de la voix. Je joue aussi un rôle d’intermédiaire
entre le chanteur, le chorégraphe, le metteur en scène,
le compositeur.
La troisième étape a lieu quand le spectacle
tourne : il s’agit à ce moment-là d’aider le chanteur
à « tenir la distance », car tout tient à
un équilibre subtil qui peut très vite basculer, notamment
en cas de lassitude psychique et/ou physique. Le directeur vocal
est là chaque soir : il est là pour faire faire l’échauffement
vocal, pour stimuler, pour remotiver si besoin... C’est la part
d’accompagnement du rôle de coach/directeur vocal : c’est
nécessairement sur le long terme, et c’est une fonction d’écoute.
Elle est nécessaire pour parer aux éventuels dérapages
vocaux ou musicaux qui peuvent survenir à la longue. Faire
une bonne interprétation une fois n’est pas trop difficile
pour un bon chanteur ; ce qui est dur, c’est de faire à chaque
fois une bonne interprétation, dans la durée…
Quels sont les tout derniers projets dont vous vous occupez
actuellement ?
La prochaine actualité sera tenue par deux nouvelles comédies
musicales, Les Demoiselles de Rochefort et Autant en Emporte
le Vent, qui seront à l’affiche en septembre 2003. Et
j’ai fait un DVD qui doit sortir le 8 septembre prochain, sur la
question de la voix.
Merci beaucoup !
Merci à vous !
Les Demoiselles de Rochefort, au Palais des Congrès,
Paris, à partir du 26 septembre 2003
Autant en Emporte
le Vent, au Palais des Sports, Paris, à partir du 30
septembre 2003
DVD :
Richard Cross : Chanter avec Richard
Cross, Sony Music Video, sortie le 8 septembre 2003
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