Jethro Tull : Le rock flirte avec la flûte
Le rock écrit avec Jethro Tull l'un de ses plus
longs chapitres. Il y partouze avec le folk, taquine le jazz, allume
le blues, excite le hard et même affriole avec quelques dessous
du classique. Depuis 1968, Ian Anderson reste le principal compositeur,
le chanteur et le maître ès-flûte, l’instrument
qui insuffle la "Tull-touch". Il est passé de l’ère
du microsillon à celle du DVD : la tournée britannique
et américaine 2001 du groupe est retracée sur «
Living in the past », sorti cette année.
Martin Barre, à la guitare électrique, apporte
un soutien très incisif mais parfaitement complémentaire.
Cette combinaison explique le succès, la longévité
et la difficulté d’approche de Jethro Tull. Aucun n'album
ne se révèle à la première écoute.
Sa musique tour à tour aérienne, festive, chantante,
agressive, mais toujours très évocatrice, a souvent
fait classer ce combo britannique dans la famille du progressif.
Au contraire d’autres survivants des années 1960, comme
ZZ Top, Lynyrd Skynyrd ou encore Deep Purple, Jethro Tull arpente
rarement télés et radios. Ses fans affirment volontiers
que sa musique a été en avance sur son temps. A côté
du temps serait peut-être plus juste.
"La musique que je préfère écouter
reste celle de Muddy Waters, la musique classique de Beethoven et
indienne, et la pop", assure aujourd’hui Ian Anderson.
Il confirme ainsi que l’éclectisme de Jethro Tull ne doit
rien aux modes. Le groupe en a vu passer!
"Le plus gros changement a eu lieu à la fin des
années 1960 et au début des années 70. L'introduction
d'influences musicales issues de nombreuses cultures du monde et
périodes de l'histoire a engendré une évolution
rapide et un environnement musical d'une grande richesse créative.
Le folk, le classique, le blues, le jazz et les musiques d'Asie
ont élargi la palette de la pop et du rock d'influence américaine.
Tull a suivi cette évolution", analyse le chanteur.
« Chaque génération redécouvre
la roue »
"Depuis le milieu des années 1970, le développement
a été plus technologique que musical. Les samplers,
les synthétiseurs, les séquenceurs et la révolution
informatique ont permis à tout le monde de faire de la musique
à un prix abordable. Mais la musique fonctionne par cycles.
Avec toujours les mêmes vieilles rythmiques, mélodies
et harmonies, les chansons structurées couplet-refrain-pont",
affirme Ian Anderson. "Rien ne change vraiment. Chaque génération
de jeunes musiciens redécouvre la roue. Donnes un pot de
peinture à un gamin et il te repeindra sa maison. Avec les
mêmes briques en dessous. La techno et le rap? Ce sont simplement
des nurseries où grandissent des rythmes, avec de l'attitude
en plus. De bonnes idées mais qui tournent sur de tout petits
cycles."
Paradoxe, Jethro Tull est parfois accusé de peu évoluer.
Certes. Pas moins que les Stones et autres brontosaures discographiques
précités. Jethro Tull possède une palette musicale
propre. Le groupe en a exploré le spectre au fil des albums,
tout en conservant un son caractéristique. Entre le blues-rock-folk-progressif
des débuts et le rentre-dedans franc de la sueur d’un "Crest
of a Knave" (1987), on passe de l’aquarelle à la peinture
au couteau. Avec une touche d’improvisation, notamment en concert.
Ce qui doit aider à rester motivé, après 3.000
prestations…
La voix d'Anderson compense une étendue vocale moyenne
par une grande suggestivité émotionnelle. Un peu comme
celle d'un conteur ou -suggérait l’imagerie développée
par le groupe à ses débuts- d'un ménestrel
moyenâgeux. L’entendre déclamer "Walk on slowly
/ don't look behind you / don't say goodbye love / I won't remind
you" (album "Broadswoard and the Beast", 1982), c’est
adopter cet ours délaissant ses bois pour la tanière
d’un cercle de poètes plus lyriques que nostalgiques.
Aujourd’hui, le groupe inspire sans doute plus qu’il n’est inspiré.
Ian Anderson vient d’ailleurs de prêter flûte forte
à Magellan pour leur quatrième album, « Hundred
Year Flood », tout juste arrivé en bacs et encensé
par la critique.
Jethro Tull, génie précoce, a souvent cherché
comment se renouveler sans se perdre : ses albums les plus anciens
ne sont pas les moins intemporels. Plus de vingt galettes, quelques
compilations et lives, auxquels s’ajoutent une poignée de
sorties en solo d’Anderson et de Barre, ne suggèrent tout
de même pas des artistes sur les rotules.
Sélection discographique :
- "This Was" (1968): tout premier album, très
blues.
- "Stand Up" (1969): cette rondelle inaugure une période
d'état de grâce. Elle ajoute aux blues des pincées
de classique, de jazz, de folk et de ce qu'on appellera, vingt ans
plus tard, la world-music. Résultat: n°1 en Grande-Bretagne,
première tournée en Europe et aux USA, trois soirs
au Madison Square Garden.
- "Benefit" (1970): peut-être le plus représentatif
de la symbiose Anderson-Barre, entre la
mélodie et l'énergie, le riff et la flûte, le
folk et le rock. Pas une faiblesse. A écouter allongé(e)
et yeux fermés.
- "Aqualung" (1971) lui dispute la palme. Plus rock,
cet album est souvent considéré comme le classique
des classiques. Malgré leur trois décennies, "Aqualung"
et surtout "Benefit" restent frais, tout en gardant une
marque de leur époque. Un peu comme le whisky: le 20 ans
d’âge est meilleur que le 12 ans mais, une fois en bouteille,
au contraire du vin, il cesse d’évoluer.
- "Broadsword and the Beast" (1982): un disque un brin
à part, qui introduit plus de claviers et moins de flûte
qu'à l'habitude, alternant ambiances et retours sur guitare.
Du tout bon, quoiqu’un plus marqué par son temps.
- "Crest of a Knave" (1987) est à l'origine
d'un des plus beau gags de l'histoire du groupe. Il a ramassé
le Grammy Award (l’équivalent américain des Victoires
de la Musique) du meilleur album de... heavy-metal. Paraît-il
qu'Anderson lui-même n'a toujours pas compris pourquoi. Vigoureux
quand même, comme son très accessible successeur, "Rock
Island" (1989), aux structures assez classiques.
- "Roots to Branches" (1995): le meilleur de ces dix
dernières années, dixit la bio officielle. Et un retour
aux sources selon les fans.
- "J-Tull Dot Com" (1999) a reçu un bon accueil
critique. Plus orienté rock que flûte, il retrouve
les sonorités d’Asie. Et un coup de bouzouki pour le quinquagénaire,
un!
Site officiel : http://www.j-tull.com