SONATES DE BAR
Hervé Le Tellier
Si vous n’avez pas fait de cadeau de Noël à
votre lointain cousin qui, cette année (le bougre), a décidé
de venir en personne récolter les présents qui lui
sont dus, ou si vous vous rendez compte avec horreur qu’à
force de trop vous focaliser sur cette sainte fête, vous en
avez oublié l’anniversaire de votre meilleur ami qui a le
mauvais goût d’être né fin décembre ou
début janvier ; alors prenez le temps de lire ces quelques
lignes.
En effet, je pense avoir déniché pour vous le cadeau
parfait, celui qui, tout en étant imprégné
de votre personnalité, s’accordera avec aisance à
celle de l’heureux consacré.
Pour la modique somme de 9999,95 F frais de port non compris
… Non, je plaisante, cet objet ne coûte que 15,94 euros à
la FNAC (en promo au lieu de 19 Euros). Et si j’en vante ses mérites
avec tant de véhémence, c’est tout simplement car
j’ai été séduit par sa singularité,
et non pas parce que je touche une commission sur chaque exemplaire
vendu !
Là, normalement, vous devez vous demander quel est cet
objet extraordinaire qui vous sauvera d’un oubli ringard et déplacé,
non ?
Bon, je ne vais pas jouer plus longtemps avec vos nerfs. En fait,
il s’agit … d’un livre !
Je sais, cette idée ne semble pas spécialement
novatrice, mais il faut dire que « Sonates de bar »,
d’Hervé Le Tellier, se distingue vraiment des ouvrages habituellement
proposés au grand public.
La musique y occupe une part importante, enrobant un écrit
sans début ni fin, à consulter comme on feuillette
un bon disque ; le genre de bouquin que l’on reprend plusieurs fois
en mains pour en extraire une sélection très personnelle.
En fait, il se compose de quatre-vingt-huit courts épisodes
d’exactement 2000 caractères typographiques (à peu
près une page et demi), tous aussi différents et imaginatifs.
L’action se déroule au Jay’s, un bar de la 40 ème
avenue de New-York, au milieu des années soixante. L’atmosphère
profondément jazzy, douce et mélancolique, sera le
théâtre de brèves de vie noctambules de mélomanes
venus écouter Archie, le pianiste maison.
Chaque scènette sera alors prétexte à une
authentique recette de cocktail que Jay composera spécialement
à l’image du client. La serveuse, Rose, portée par
les notes, navigue entre les tables, se fraye un subtil chemin au
milieu du brouhaha général et des sentiments volatils
pour apporter, entre autres, le Pink Lady de la demoiselle en rose,
le Gibson du détective ou le Mint Julep du mari trompé.
Chacun de ces récits est accompagné d’une douce
aquarelle de l’artiste japonaise Yoko Ueta. Son trait naïf,
emplie de charme, parachève une production déjà
attendrissante alors que ses couleurs égayent quelque peu
un tableau assez noir, jazz nocturne oblige.
Ce mélange de recettes alléchantes, d’esquisses
rafraîchissantes et de textes vaporeux forme un cocktail détonnant
dans lequel viennent se noyer les désillusions et les joies
d’inconnus foncièrement attachants.
Mais ces miettes de vie ne seraient rien sans cette atmosphère
capiteuse, dérangeante, où les notes bleues sont simplement
suggérées, où l’anecdotique devient émerveillement.
Cette ambiance nostalgique, propice à l’écoute de
sa propre sensibilité, berce les protagonistes dans le monde
flou du souvenir et du rêve.
Alors « enivrez-vous ! De vin, de poésie ou de vertu,
à votre guise. » Et si Baudelaire reste de bon conseil,
le pertinent Le Tellier est quant à lui plus pragmatique
: « Le ciel est trop haut, la terre est trop basse, le bar
est juste à la bonne hauteur ».
Conclusion : « Sonates de bar », à consommer
sans modération !