La symphonie de nouveaux monstres
On connaissait le mariage au cinéma de Beethoven et de
l'ultra-violence, dans Orange Mécanique de Stanley Kubrick.
Des hard-rockers vont plus loin. Ils s'inspirent des compositions
de la musique classique, voire lui repiquent ses sonorités,
voix et instruments. Avec une préférence pour Vivaldi,
les symphonies et l'opéra. Panorama ni exhaustif ni objectif.
Cherchez l'intrus: symphonie, violon, opéra, batterie.
Pas trouvé? Plus facile: Mozart, Vivaldi, hard-rock, Tchaïkovsky.
Cette fois, vous y êtes. Les intrus, ce sont le hard et la
batterie. Hé, hé... tout faux. Il n'y avait pas d'intrus!
Quelques musiciens à cheveux longs et blouson de cuir allient
deux genres a priori antinomiques. Entre le classique et le hard-rock,
le gouffre se comble.
La première tentative de conciliation remonte à 1969.
Deep Purple enregistre au Royal Albert Hall de Londres sont Concerto
for Group and Orchestra. Demi échec.Les musiciens de l'Orchestre
philharmonique de Londres exécutent la partition aux deux
sens du terme. Sans y mettre leur coeur, plutôt un certain
mépris de devoir jouer avec un groupe de rock, selon un des
membres de Purple.
Timides essais
Puis, morne plaine durant un quart de siècle. Certes,
quelques formations s'inspirent ci ou là d'un élément
classique, (comme Uriah Heep, les frères ennemis de Deep
Purple), de la musique religieuse ou médiévale (Dead
Can Dance), introduisent une réminiscence symphonique pour
donner de l'emphase à leurs concept-albums (Who, Pink Floyd),
versent dans l'orchestral façon de musiques de films (Mike
Oldfield et The Orchestral Tubular Bells). Cela n'élargit
pas vraiment la brèche ouverte par Deep Purple.
L'exception, dès les années 80, s'appelle Yngwie Malmsteen.
Guitariste instrumental et fan ultime de Vivaldi, ce Suédois
plaque plus d'accords en une seconde que Liz Taylor de maris dans
toute une vie. Confère son Concerto Suite for Electric Guitar
and Orchestra in E flat minor (réédité ces
jours-ci).
Pendant ce temps, dans son petit coin, le hard-rock explose en tous
les sens. Des sauvageries psychopathes du black-metal, au hard-FM
formaté pour les radios d'un Bon Jovi, en passant par les
hymnes guerriers du heavy-metal. Jusqu'à s'attaquer, très
récemment, à la musique classique, dans une recherche
haletante de la combinaison mélodie/agressivité.
Magiques ou ridicules
Metallica se produit en 1999 à plusieurs reprises avec
l'orchestre symphonique de San Francisco. Les Allemands de Scorpions
suivent le mouvement. Deep Purple remet son couvert, avec au passage
un concert au Palais des congrès de Paris le 25 octobre dernier.
Les médias se pressent, les albums s'écoulent, les
royalties tombent.
Dans l'ombre, des artistes ont débroussaillé des pistes
différentes, parfois magiques, parfois ridicules. Comme pour
toute contrée à peine conquise, difficile d'en établir
une cartographie. Seul point de repère: le premier plan de
guitare-batterie domine presque toujours l'horizon classique.
Le chemin le plus évident introduit des éléments
immédiatement identifiables du classique dans une interprétation
hard. Soit un instrument: Apocalyptica qui s'empare de violoncelles
pour revisiter Metallica. Soit des compositions originales: les
tchèques de Master's Hammer qui transposent de célèbres
partitions classiques sur les territoires techno-trash.
"Hollywood metal"
Plus risqué: composer en liant classique et rock musclé.
Ainsi des Brésiliens d'Angra -qui viennent de se séparer.
Les violons, les prouesses du chanteur Andre Matos, les riffs de
guitare perforateurs, leur ont taillé un joli succès
en France. Aux USA, Symphony X croise les détours du hard-rock
progressif au symphonique. Celui-ci se retrouve aussi dans le heavy-metal
aussi rapide que mélodique de Stratovarius (Finlande).
En Italie, la polygamie de Rhapsody lui fait honorer Vivaldi, les
bandes originales de films à grand spectacle, le heavy-metal
traditionnel et l'esprit féerique de "Donjons et dragons".
Une partouze qui donne naissance à ce qu'ils appellent eux-mêmes
le "Hollywood metal".
Le côté neu-neu de l'appellation suggère le
risque de l'exercice. Rhapsody s'aventure sur le fil de la grandiloquence,
tombant parfois du mauvais côté, dans les terres d'un
Richard Clayderman. Jouer au savant fou n'empêche pas les
fautes de goût, qu'on s'appelle Rhapsody ou Metallica.
La plus belle offrande vient cependant, en toute subjectivité,
du groupe grec Septic Flesh. Pas de mystère: ses deux principaux
compositeurs ont une formation classique et les parties vocales
féminines sont assurées par une chanteuse issue de
l'opéra. Ils ont d'ailleurs sorti un projet parallèle,
Chaostar, ouvertement dédié au classique. Ce qui n'empêche
pas Septic Flesh de conserver des parties de death-metal, avec des
voix rauques et une lourdeur proche de celle d'un Concorde frappant
à la porte d'un hôtel bon marché.
Question de coût
D'autres encore rappellent moins directement le classique, qui
reste alors une influence, une effluve sur tel passage, dans certaines
ambiances, dans un solo. Les morceaux complexes et longs du heavy-progressif
(les Américains Dream Theater ou Savatage) n'ont pas grand
chose à voir avec Bach, Beethoven ou Vivaldi mais ils n'existeraient
sans doute pas sans cet héritage. De même pour la noirceur
lyrique ou les claviers des groupes de metal extrême.
Fort aise, mais tout cela ne va pas sans heurt. Question de coût
d'abord. Rares sont les formations qui peuvent s'offrir des musiciens
classiques en studio. Alors sur scène... Leur remplaçant
s'appelle en général synthétiseur. Mais l'orgue
Bontempi du petit frère pour imiter dix violons, c'est léger.
Une mode des chants aériens, soi-disant "atmosphériques",
énerve aussi parfois chez les suiveurs. Enfin, dans "metal
symphonique", il y a d'abord le metal et ensuite le symphonique,
dont la sagesse séculaire ne suffit pas toujours à
obtenir le respect des jeunes énervés.
Art vivant
Trois raisons peuvent expliquer la rencontre hard/classique.
Primo, sans doute un besoin de reconnaissance de la part des chevelus
tatoués: le hard-rock fourmille de musiciens talentueux et
excellents techniciens, que l'on continue à prendre pour
des brutes épaisses (d'accord, il y en a aussi qui trainent
leur boulet).
Deuxio, nombre de hardos ont commencé la musique comme des
enfants sages. Le pompon revient à Manowar. Ce groupe US,
jamais sorti du trip muscles/moto/baise/bière, possède
un chanteur qui fit ses débuts dans l'opéra. Il le
prouve parfois par un exploit vocal sur disque (l'outro du titre
Black Wind, Fire and Steel sur l'album Fighting the World) ou en
concert, a capella.
Tercio, on n'échappe pas à son destin. A force d'expérimenter
de tous les côtés, comme n'importe quelle forme d'art
vivant, hard et classique devaient se rencontrer un jour. Et les
mauvais garçons peuvent se vanter d'avoir osé le premier
pas.
Alors, par où commencer? Suivez le guide...
On a écouté et on n'a pas aimé:
Bon, ben on ne s'escagasse pas à en parler alors...
On a écouté et on n'a pas détesté:
Deep Purple: Concerto for Group and Orchestra (1969, hard-rock et
orchestre). Les légendaires Deep Purple voulaient l'Everest,
ils ont eu le pic du Midi. Moins haut, il offre déjà
de belles perspectives et un observatoire vers les étoiles...
Les parties rock et classique alternent sans trouver la symbiose.
Un essai qui mérite le respect, la curiosité, mais
pas forcément l'achat.
Therion: A'Arab Zaraq Lucid Dreaming (1997, metal symphonique).
Quelques reprises bien senties (Iron Maiden, Scorpions, Judas Priest...)
plus un album de space-opera-classique barré. Vaut d'y jeter
une oreille pour le "plus si affinités".
On a écouté et on a bien aimé:
Apocalyptica: Plays Metallica by Four Celos (reprises). D'abord,
surprise. Ensuite, amusement. Enfin, admiration. Apocalyptica reprend
les vieux classiques de Metallica, emportant les morceaux par la
qualité d'interprétation. Le plus original des unplugged,
surtout qu'il ne doit rien à MTV.
Symphony X: The Divine Wings of Tragedy (1997, hard-progressif ).
Ou le sens de la mélodie à l'américaine...
Des rythmiques et un chanteur à la fois hard-rock et rock-progressif
mettent en valeur de jolies envolées de guitares ou de claviers.
L'influence classique se situe surtout dans les solos.
Angra: Holy Land (1996, heavy mélodique). La voix haute et
chaude d'André Matos, de larges interventions rock-symphoniques,
un grand sens de la mélodie: l'album qui a consacré
Angra en France.
Oxiplegatz: Worlds and Worlds (1996, black-death sidéral).
La démarche des Suédois d'Oxiplegatz occupe un billot
à part dans la boucherie du black-metal. Quoique très
violent, Worlds and Worlds laisse une très grande place aux
claviers et aux arrangements symphoniques.
Stratovarius: Destiny (1998, heavy-speed mélodique). La batterie
cogne, le chante monte, les guitares et les claviers se répondent.
Baston et mélodieux, doté d'une production claire,
Destiny a ouvert à Strato la reconnaissance internationale.
On a écouté et on réécoute souvent:
Cradle of Filth: Cruelty and the Beast (1998, black-metal
symphonique). Le plus accessible des groupes de black-metal, lui-même
genre le moins accessible des dérivés du rock. Voix
criarde tripante, blast-beats (certains rythmes se comptent en centaines
de bpm...), grandiloquence, claviers symphoniques et ambiants, passages
narratifs. Admirable torture, qui demande une habitude minimum des
musiques carnacières.
Rhapsody: Symphony of Enchanted Lands (1998, "Hollywood metal").
Amateurs de Tolkien, de guitares qui virevoltent, de flamboyance
sans crainte d'en faire trop, de chant haut perché, de batteries
qui arrivent avant la cavalerie, cet album est votre. Quelques passages
pompage-hommage à Vivaldi. Le tout peut constituer une introduction
-par la bande- au monde du heavy-metal.
Savatage: The Wake of Magellan (1997, heavy progressif). Superbe
concept-album technique et complexe mais jamais prise de tête,
mélodique, inventif. Et c'est pour cela qu'il se retrouve
ici, malgré une influence du classique... passagère.
On a écouté et désormais on croit aux extra-terrestres:
Septic Flesh: A Fallen Temple (1998, inclassable). Un chef-d'oeuvre
dans une magnifique pochette digipack. La formation grecque, appuyée
par le chant de Nathalie Rassoulis, offre un art pur et inquiétant.
Des passages de death-metal mélodique (c'est-à-dire
quand même violents), imbriqués dans de longues parties
dignes de l'opéra -qui rappellent par moments Queen, voire
The Wall- traversées d'un courant d'air gothique. Grandiose.
Une richesse qui souligne l'ouverture d'esprit déroutante
de ses créateurs. Pour vous en convaincre, écoutez
les titres The Eldest Cosmonaut et Underworld. Anecdote: Télérama
leur a même consacré un article... tout fout le camp...
Dead Can Dance: The Serpent's Egg (1988, ça plane pour eux).
Non, Dead Can Dance n'est pas rock, mais essayer donc de les
classer! Influencé par les chants religieux type grégoriens,
Dead Can Dance délivre une musique éthérée,
absolument saisissante, totalement planante, basée sur un
sortilège qu'on se résigne à appeler "voix"
faute de vocabulaire, posée sur des claviers pas envahissants,
juste assez présents, comme les ponctuelles rythmiques. Le
résultat approche les instants les plus aériens du
Wish You Were Here de Pink Floyd. Écoutez le premier
morceau, The Host of Seraphim, dans un silence nocturne. Cela ne
s'oublie pas.
Children of Bodom: Hatebreeder (1999, black-death mélodique).
Torgnole, pain, aller-retour... Dès leur deuxième
album, les Children écrasent 95% (pour ne pas vexer trop
de monde...) de la production metal. Grâce à un lead-guitariste
phé-no-mé-nal, véritable section symphonique
de cordes à lui tout seul, rapide, technique, original et
mélodique jusqu'au bout du manche. Les compos enfoncent le
mur du son sans effort apparent. L'une des plus belles combinaisons
bestialité/finesse que l'on puisse rêver, qui se révèle
vraiment après plusieurs écoutes. Effrayant de talent.
On n'a pas encore écouté mais la presse hard a
aimé:
Symphony X: V (2000, heavy-progressif). "Un groupe au sommet
de son art, maîtrisant parfaitement l'alliage entre les côtés
symphoniques et progressif de leur metal." (Hard-Rock)
Rhapsody: Dawn of victory (2000, "Hollywood-metal"). "Extrêmement
baroque, enjoué, symphonique, épique et bigarré
(...) Dawn of Victory sacre le formidable entêtement du quintette
à démontrer la compatibilité entre les mélodies
et le metal." (Hard'n'Heavy).
"Des rythmiques incisives, plus agressives que sur les deux
premiers opus du combo. Cependant, la mélodie, épique
faut-il le préciser, n'est jamais absente. Epique, épique,
d'accord... mais parfois pompeuse (...) La pierre angulaire d'un
style que Rhapsody peut se vanter d'avoir inventé."
(Hard-Rock)
Luca Turilli: King of the Nordic Twilight (1999, heavy-metal symphonique).
Le principal compositeur de Rhapsody en solo. "Des choeurs
encore plus grandioses que dans Rhapsody, une chanteuse d'opéra
plus présente et moins d'interludes narratifs" mais
aussi "une moins grande variété musicale et instrumentale."
(Hard-Rock)
Cradle of Filth: Midian (2000, black-metal symphonique) "Le
seul album sur le marché capable de réunir fans de
black, de trash, de heavy et de symphonique (...) Dérangeant
et beau." (Hard'n'Heavy)
"L'on reconnaît le groupe dès la première
note: intro, chant féminin lyrico-gothique, larges parties
de claviers, breaks et contre-breaks, voix porcine de Dani tour
à tour suraiguë ou méga-grave, double grosse
caisse omniprésente, etc. (...) Midian n'en reste pas moins
impressionnant de maîtrise." (Hard-Rock)
Chaostar: Chaostar (2000, néo-classique). Le projet parallèle
de Septic Flesh, mené par Chris Antoniou, également
chef d'orchestre, et enregistré avec un véritable
orchestre: "La force et l'intelligence de ce Chaostar sont
tellement audibles dans chaque note que l'on en vient tout naturellement
à s'imaginer à bord d'un vaisseau spatial." (Hard'n'Heavy)
Ils viennent de sortir et on n'en sait pas beaucoup plus
Apocalyptica: Cult (2000, violoncelles à rebrousse-cordes).
Dix compositions originales, deux reprises de Metallica et une autre
du compositeur norvégien Grieg, Hall of Moutain King. Toujours
au violoncelle et avec quelques percussions.
Jaz Coleman & Nigel Kennedy: Doors Concerto (2000). Le leader
de Killing Joke réarrange le repertoire des Doors avec l'Orchestre
symphonique de Prague et le violoniste Nigel Kennedy. Le voix de
Jim Morrisson est remplacée par un violon.
Fabien . M