Massilia Sound System : Occitanista (Adam
/ Wagram)
A l’heure où sont tapées ces lignes, les
Victoires de la Musique n’ont toujours pas rendu leur verdict. Cette
chronique de Occitanista, le dernier album de Massilia Sound
System nominé dans la catégorie Meilleur album reggae
/ raga / world, conserve donc toute son impartialité avant
la grande soirée du samedi 15.
Je ne vais pas vous faire l’affront de présenter Massilia
Sound System, groupe occitan mythique qui mêle raga et culture
régionale depuis une bonne décennie dans un style
inimitable qui en a inspiré plus d’un (Aïoli, Fabulous
Troubadours pour les plus connus). Chacun de leurs albums a été
attendu avec impatience par un public fidèle à l’honnêteté
et à la bonne humeur vivace des trois tchatcheurs et de leurs
acolytes. Chaque fois, les commentaires étaient les mêmes
: « Comment il est le dernier album de Massilia ? »
« Ben… c’est du Massilia… comme d’hab, ça défouraille
».
Pourtant, ce groupe a bien évolué depuis ses débuts.
De quatre ils sont passés à sept musiciens permanents,
ce qui leur a permis de travailler de plus en plus leurs instrus,
désormais bien loin du beat binaire de leur vieille boite
à rythme. Parallèlement, le temps a fait qu’ils ont
plus ou moins réussi à se détacher du "syndrome
Pagnol" qui leur collait tant à la peau. Non, Massilia
ne se résume plus seulement au Commando Fada. Non, les marseillais
ne passent pas chaque minute de leur existence à jouer aux
boules, hésitant à tirer, pointer ou se resservir
un pastaga, ils arrivent aussi à réfléchir
entre deux parties de pêche ! L’engagement social et politique
du groupe a entraîné une sorte de "décentralisation
des auditeurs" qui les amena jusqu’à Paris, puis, logiquement,
aux Victoires de la Musique.
Occitanista symbolise parfaitement cette évolution
musicale puisqu’il dénote assez avec les précédents
albums sans pour autant trop s’éloigner du style originel.
A première écoute, on est vraiment frappé
par la prépondérance de l’électronique dans
des instrus à tendances variées (raga, hip-hop, reggae,
world, traditionnel) de très très grande qualité.
Les samples sont nombreux, les sons de rues et les insertions de
paroles de personnages célèbres aussi (Raimu, Lénine,
animateurs radios…). Bien loin de la redondance rythmique à
laquelle ils nous avaient habitué, chaque morceau est construit,
réfléchi et se régénère autour
d’un thème de base. Les instrus de Massilia ne se confinent
plus à un simple support pour leurs paroles, une trame sonore
lassante. A présent, elles s’imposent comme composante essentielle
de la musique du groupe, et c’est une bonne nouvelle !
Occitanista confirme également une tendance entrevue
dans les deux albums précédents, celle de l’ajout
d’instruments traditionnels à l’électronique. Aux
inévitables galoubets, mirlitons et tambourins s’additionnent
des violes, accordéons, guitares et autres ustensiles fanco-européens.
Mais la nouveauté réside dans la place accordée
aux instruments du monde, surtout de provenance sud-américaine
: bérimbaus, congas, bongos, djembés, percus en tout
genres… Cette ouverture à la world musique s’affiche clairement
sur les chansons Joglars (en portugais), La regenta de
mon cor (bossa brésilienne) et Lo tamborn dei poples
qui concentre des influences de tous les continents.
Cette juxtaposition d’électronique et de traditionnel
provoque un contraste intéressant. Les deux genres se mélangent
parfaitement pour n’en former plus qu’un, étonnamment homogène
lorsque l’on sait que plus de vingt-cinq musiciens sont venus y
mettre leur grain de sel !
La volonté affichée de Massilia est toujours restée
la même depuis toutes ces années : « faire danser
les minots, faire danser les grands-pères ». A l’instar
de cette envie récurrente de rassembler les générations,
on sent bien que le combat de Massilia sur le terrain associatif
prend forme dans Occitanista. Fédérer devient
une priorité, que se soit entre jeunes et vieux, entre voisins
ou entre individus d’origines différentes. Rétablir
le dialogue pour lutter contre cette méfiance latente qui
s’installe entre nous. Combler le fossé intergénérationnel
en rappelant à tous que le respect des traditions commence
par celui des aînés, que les valeurs socles de la cité
phocéenne se situent plus dans l’hospitalité, la tolérance
et l’aide aux démunis que dans les farandoles et la bouillabaisse…
Utopie ? Sûrement pas, « ici on a du son et des idées
» clament ces farouches partisans du communautaire, à
l’opposé du communautarisme. C’est ainsi qu’ils nous proposent
des solutions concrètes pour faire avancer les choses ; si
tu veux que la société bouge, fait bouger ton quartier,
le reste suivra.
On dirait vraiment que les sept compagnons ont quelque peu troqué
leur flot de paroles habituelles contre un discours clair, profondément
humain, concret. Ils parlent moins mais vont "droit au but",
principalement en occitan, ce qui ne dessert en rien la profondeur
et la compréhension de leur message.
Le problème (parce qu’il y a un problème), c’est
qu’à trop mélanger les styles on en arrive à
s’y perdre un peu.
De même, l’incessante superposition de pistes audio amène
à saturation, surtout vers la fin de l’album. Occitanista
nous rappelle les châteaux de cartes de notre enfance : à
trop vouloir en rajouter on fait tout écrouler, y compris
les fondations qui étaient bonnes et, apparemment, si solides.
Peut-être que les dix-sept titres enchaînés
mêlant très distinctement trois genres différents
(électro, world et pur style Massilia pour simplifier) constituait
un projet trop ambitieux ? Je reste persuadé que le groupe
aurait gagné à scinder cet album en deux ; de plus,
l’auditeur aurait peut-être eu plus l’occasion de s’y retrouver.
Cependant, ce goût d’inabouti laisse présager de
grandes choses pour la suite. L’évolution de leur musique
fut tellement radicale d’un album à l’autre qu’on a déjà
hâte d’écouter le prochain pour voir où ils
vont nous emmener. Rome n’a pas été construite en
un jour, alors soyons indulgents et apprécions Occitanista
en attendant la suite.
En définitive, si Massilia Sound System devait remporter
une Victoire de la Musique (ce qui est très possible aux
vues de ses adversaires du soir), interprétez-le comme une
récompense pour l’ensemble de leur carrière plutôt
que comme la consécration de leur meilleur album. Occitanista
est un album de grande qualité, on est d’accord, mais
s’il avait à être primé le groupe marseillais
pourrait légitimement nourrir quelques regrets pour certains
de leurs précédents titres… sauf s’ils considèrent
que ces soirées sont aussi inutiles que chiantes et que les
prix qu’on y distribue ne reflètent en rien la ferveur que
le public, le vrai (celui qui va aux concerts au lieu de regarder
la télé), peut leur communiquer à chacune de
leurs authentiques prestations.
Hum… je m’égare.
Une citation de F.M. CASTAN figurant sur la pochette d’Occitanista
pour conclure : « On n’est pas le produit d’un sol, on est
le produit de l’action qu’on y mène ».
A méditer…
Site officiel : www.massilia-soundsystem.com