Peter Kingsbery
Ciel torride. Une jolie brune typée à
jupon tulipe chante et danse dans les dunes derrière un étalon
" "brushingué” carré-volant.
Nul n’a certainement oublié cette illustration typiquement
eighties du duo phare de ces mêmes années : l’équation
magique de Peter KINGSBERY, auteur-compositeur-interprète,
bassiste, claviériste (dont on n’a imprimé le “vrai”
nom qu’un peu plus tard, au détour de la reprise anglaise
du « S.O.S. d’un terrien en détresse » de Starmania
- bon j’avoue, moi aussi j’ai longtemps cru qu’il se prénommait
Cock !…), et d’Anna la CLAZIO, voix-lead, duettiste, choriste-doublette,
tambouriniste et danseuse - COCK ROBIN !…
Cock Robin, c’était d’abord leurs voix, l’association
délicieuse, directement identifiable de leurs deux timbres,
elle nasalo-métallico-vibrant, lui vibramment et chaudement
nasal… Le groupe s’impose sur la scène pop-rock en 1985 avec
un premier titre « When your heart is weak ». Suivront
(entre autres) les non moins légendaires « The promise
you made » (toujours extrait de leur prime album Cock Robin,
1985), « Just around the corner », « The biggest
fool of all » (After here through midland, 1987), «
Straighter line » ou encore le plus débridé
« Worlds appart » (First love / last rites, 1989). Ce
sera leur dernier album. Le groupe est dissout ; Anna la Clazio
ayant, semble-t-il, préféré la vie “naturelle”
au succès. Un grand creux de vague pour Peter Kingsbery qui
ne disparaît pas cependant qu’il clôt son aventure pop-brillante.
Cock Robin se meurt, il demeure.
En 1991, il sort chez Barclay (sous son nom cette fois !) un
premier album solo, dont le seul titre, A different Man, annonce
la couleur… Si le style ne rompt pas définitivement avec
le dernier Cock Robin (la chanson « A different Man »
garde par exemple, et aussi paradoxalement que cela puisse paraître,
des liens incontournables avec l’album de 89), l’insouciance et
l’aisance des débuts s’inscrivent, loin derrière lui,
comme une histoire ancienne. Aussi direct et léger était
l’esprit qui présidait à sa créativité
seulement deux ans auparavant, aussi besogneux et mystérieux
s’imposera-t-il désormais. Un autre homme, aux cheveux coupés,
d’autres quêtes, d’autres réponses.
Au fil des opus, la personnalité et le “genre” Kingsbery
se révèlent et s’affirment : Once in a million en
95 est sans doute le plus abordable de ses trois albums solo, car
à la fois moins hybride que le premier (que d’aucuns pourraient
juger, comparativement à l’ambiance Cock Robin, taciturne
et inégal), et moins glauque que le dernier, Pretty ballerina
en 97, carrément intimiste et “concept”, celui-là
- plus commercial du tout !
Si la première écoute peut dérouter, sinon
déplaire, c’est surtout parce que nos oreilles ont en mémoire
“autre chose” par le même. La déception du public -
qui n’a manifestement pas été au rendez-vous de ce
tournant de carrière, ce « recommencement » comme
il dit lui-même - s’explique certainement par ce hic : on
ne peut l’accueillir qu’après s’être taillé
de nouvelles branchies… et ce n’est pas si simple ! Le Kingsbery
Nouveau nous désarçonne, loin de la luxuriance bien
polie d’antan, presque sec et désolé, privé
qu’il est de l’effet réverb’ et grand écho ô
combien prisé à l’époque “espaces libres” de
Cock Robin ; les sonorités subtilement feutrées, disons
hivernales ou brumeuses (mais sans confusion), peuvent même
sembler le sceau d’un pessimisme déprimant, limite «
plus-d’espoir », « âmes grises s’abstenir »,…
C’est un fait : la joyeuse luronnerie n’est pas de rigueur, n’aurait-on
pour indice que la récurrence des thèmes : l’amour
plus-que-tout, la déception (peut-être la désillusion
?), la déchirure , la quête de soi, la fuite inexorable
d’un temps irrattrapable, d’un passé à jamais dépassé…
C’est original, moderne, résolument sorti des paillettes,
à découvert, tendu, moins rond ; faut-il pour autant
passer son chemin ?
Désabusé, mais plus fort peut-être, Kingsbery
va le sien. De Cock Robin, il a bien-sûr gardé sa belle
voix puissante et lyrique, mais surtout cette façon toute
à lui, sensible et sensuelle, de longer les voyelles suaves
et de racler certaines syllabes, comme une vague peut tout aussi
bien glisser sur le sable ou se briser contre les roches. Mais elle
est devenue plus expressive encore, plus rauque, plus écorchée
: tous les accès passent dans ses accents - volupté,
tendresse, douleur, rage, ironie,… - oscillant sans peine des cris
aux larmes. C’est bien simple : on sent tout ce qu’il veut donner
; parce qu’il nous fait participer à son intentionnalité,
parce que les arrangements - qui sont en cela-même un modèle
- vont de paire avec la recherche atmosphérique et sonore,
et qu’ils se trouvent encore en étroite relation, en corrélation,
en correspondance avec les mixages. Moins efficace et porteur que
ne l’était Cock Robin, moins accessible sûrement, mais
plus orchestral, plus profond, plus riche, plus mature, le résultat
n’est pas seulement cohérent, il est fouillé, précis,
soigné, pointu, attentif, parsemé de petits détails
toujours à-propos, que ce soit par rapport aux textes ou
au climat généré par les harmonies.
Par-delà la ligne générale, Peter Kingsbery
procède en effet par petites touches, mais sans surcharge.
Tandis que le premier album accorde un statut spécifique
à la section rythmique (elle introduit et lance la plupart
des thèmes musicaux), les deux autres fonctionnent davantage
à partir de cellules harmoniques et de motifs mélodiques.
- N’en déplaise à ceux qui attendent toujours du rock
un toucher jean ou toile de jute, c’est du velours, de la dentelle
; non pas en vertu de je-ne-sais quelle guimauverie de style, mais
bien au contraire de par sa complexité. - Pour la guimauverie,
il n’est qu’à écouter Pretty ballerina pour s’assurer
du contraire : la voix lead est directement collée sur notre
visage, les couleurs instrumentales presque sales tant certains
sons ont été traités saturés… Une musique
aux thèmes obsessionnels qui aurait quelque chose de proprement
déshumanisé, de mécanique, d’industriel. Il
y a du Romantique dans ces édifices, nés à
force de labeur, de tentatives et d’expériences. Kingsbery
cherche quelque chose, et qui le pousse peut-être à
revisiter ici l’arrangement et les mix. de deux des titres de son
précédent album. - Ce seul travail d’orfèvre
mérite bien un coup de tympan, non ?
Pour une fois que quelqu’un nous déclame quelque chose,
pour une fois que quelque chose se passe, qu’on a l’impression d’être
de vrais interlocuteurs et pas simplement un troupeau de veaux ruminant
encore et toujours ces mêmes farines fades qui nous gavent,
au bon goût trafiqué ; pour une fois qu’une chance
nous est offerte de nous évader vers les frais pâturages,
aux herbes vertes et tendres, quelquefois acides, aux parfums qui
piquent et font éternuer !… ce serait une pitié de
passer à côté. D’autant que cette grâce
n’a rien de ruineux : c’est à peine si certains grands disquaires
parisiens ne vous donnent pas la pièce pour que vous les
débarrassiez des stocks ! (Conseil : cherchez à «
C » comme Cock…, c’est généralement là
qu’on le trouve.) Au pire, la pochette de Pretty ballerina est adorable
et fera très bien accrochée au mur dans un cadre…
J’en fais beaucoup, c’est vrai, j’en fais trop ; mais il est
dommage qu’une telle musique - la plus gauloise peut-être
des anglo-saxonnes - passe inaperçue. On ne voit pas toujours
le grain d’or perdu dans une plage de sel ; les mélodies
ne vous trottineront pas dans la tête toute l’après-midi,
mais elles s’imprimeront quelque part en vous, s’empreindront, se
graveront dans votre chair. Les chansons de Kingsbery font partie
de cette race remarquable de musiques qui vous accompagnent toute
la vie durant et voyagent avec vous…
Cet artiste nous gratifiant, en gros, de sa présence tous
les trois ans, il n’est pas interdit d’espérer (tant il est
vrai que 97+3 font 2000, et que Barclay, chez qui il ne serait plus,
ne se prononce pas quant à son avenir musical ni ne révèle
le nom d’une possible nouvelle maison de disques - or, dit l’adage,
« pas de nouvelle bonnes nouvelles ! »), il n’est pas
interdit d’espérer, disais-je, trouver un nouveau volet de
ses œuvres au cours de l’année dans les bacs. Mais ce n’est
là qu’espoir… Espérons déjà que Peter
Kingsbery ne se soit pas définitivement retiré du
circuit. Auquel cas, bonne continuation et merci pour tout «
mon bouchon, mon bouchon »…
Nb : Pour les inconditionnels du duo Kingsbery / La Clazio, une
surprise les attend même en plage 11 de Pretty ballerina !
Virginie B.
Retour à
la page d'actualités