King Crimson : Ladies of the road (Discipline
Global Mobile / Musea)
Vous qui pénétrez dans cette chronique,
abandonnez toute logique. Groupe cultissime s’il en est, King Crimson
sort deux heures de bandes live vieilles de plus de trente ans.
Ce témoignage d’une époque mythique prouve l’influence
considérable et fondatrice du groupe sur le rock, notamment
progressif, mêlant les prémices du hard-rock au free-jazz,
à la musique symphonique, au folk et à l’avant-garde.
Si vous venez de faire une indigestion de superlatifs, prenez une
pause, ça ne fait que commencer.
La créature protéiforme de Robert Fripp fut -et
reste- un pionnier historique de l’expérimentation. A preuve,
après une tournée en première partie de Tool,
King Crimson a sorti, fin février, son quatorzième
album studio, The Power To Believe (chez Sanctuary/BMG).
Avec un accueil critique unanime : 9/10 dans RockHard, 4/5
dans Hard’n’Heavy, 4,5/6 dans Compact, etc.
Pour nous pencher sur ce Ladies Of The Road, un flash-back
est donc nécessaire. King Crimson naît en janvier 1969
sur les cendres du trio Giles, Giles and Fripp. Outre le maestro
Robert Fripp (guitare), la formation intègre alors Michael
Giles (batterie) Ian McDonald (saxo, flûte, mellotron -l’ancêtre
du synthétiseur), qui créera plus tard Foreigner,
ainsi que Greg Lake (chant et basse), futur Emerson, Lake and Palmer.
Le groupe enregistre un premier album, In The Court Of The
Crimson King, en 1969. Les paroles sont l’œuvre du poète
Peter Sinfield. Avant même sa parution, ses titres son diffusés
à la radio par John Peel et le groupe assure la première
partie des Rolling Stones à Hyde Park.
Sorti sur le label Island, cet album, totalement inclassable
par la variété de ses influences, constitue presque
une révolution à lui tout seul -au point que Pete
Townshend le placera au niveau du Sergent Pepper des Beatles
ou du Tommy de ses Who. La pochette n’est pas en reste, qui
représente, en gros plan, une figure déformée
dans un hurlement (Le Cri de Munch n’est pas si loin).
Le roi dinosaure
Après deux autres albums et des changements de personnel
incessants, Fripp engage, début 1971, Mel Collins au saxo,
Boz Burrell au chant et à la basse, Ian Wallace à
la batterie. Ils commencent à tourner et enregistrent, en
1972, Islands, dernier album sur des textes de Sinfield.
Le morceau Ladies Of The Road en est extrait. Puis sort un
live, que je ne connais pas mais au son, paraît-il, effroyable:
Earthbound.
On retrouve les mêmes musiciens sur le double dont il est
question ici, Sinfield s’occupant des claviers et des d’effets.
Les morceaux du premier disque ont été enregistrés
en avril 1971 à Francfort, puis en novembre, aux USA, ceux
du deuxième en 1972. Année qui verra un nouveau plan
social chez King Crimson. Fripp ne conserve que Mel Collins. Boz
Burrell part chez Bad Company et Ian Wallace requine en studio,
pour Dylan ou… Johnny Hallyday.
C’est que la créativité de Fripp ressemble un peu
à la bibliothèque des éditions Dupuis réorganisée
par Gaston Lagaffe. Il décapitera d’ailleurs King Crimson
en 1974, comparant le groupe à un dinosaure! Pour mieux le
reformer en 1981, le re-saborder en 1984, le re-former en 1992.
Je vous épargne la généalogie complète,
les projets parallèles, les collaborations avec David Bowie
et Brian Eno, Peter Gabriel, Tony Levin, Daryl Hall, Peter Hammill
(Van Der Graaf Generator), Barry Andrews (XTC) ou encore Adrian
Belew (Talking Heads).
Ladies Of The Road a donc été enregistré,
cela s’entend, sur plusieurs dates. Sur le premier cd, l’entrée
en matière, avec Pictures Of The City, annonce les
couleurs. C’est une étrange alternance de jazz instrumental
à dominante de saxo, et de parties quasi heavy-métal,
où la musique et le chant, bien que plus clair que celui
d’Ozzy Osbourne, auraient pu figurer sur un Black Sabbath de la
même époque. Wallace utilise beaucoup les cymbales.
Bienvenue dans un monde instable, comme au bord de la crise d’hystérie.
Un monde de barrés, en avance sur son temps, où les
lois de la chanson n’ont plus cours.
Supertramp à l’hôpital psychiatrique
Dans une forme de tension permanente, King Crimson ménage
des îlots de repos, comme l’intro de The Letters (voix
et guitare sèche), ou celle de Formentera Lady, à
la flûte. Mais jamais pour longtemps: le saxo se barre en
stridences. On croit que les enceintes viennent de lâcher,
comme sur Have A Cigar de Pink Floyd. Mais non. Nous voilà
embarqués dans une sorte de comptine, dans un bruitage étouffé
de vagues océanes.
Et toujours le saxo de Collins, élément essentiel
du caractère très free-jazz de cet album, ou la guitare
de Robert Fripp, que n’aurait sûrement pas renié Jimi
Hendrix, se mettent à vous déglutir de drôles
de choses, à partir en vrilles bruitistes.
The Sailors rappelle, lui, le Mike Oldfiled de Hergest
Ridge. Cirkus s’offre même un souffle folk, presque
champêtre… jusqu’à une espèce de barrissement,
qui ouvre la voie à une drôle d’alliance entre saxo
et mellotron: on jurerait Supertramp entrant en hôpital psychiatrique.
Grandiose.
Le blues vient aussi frapper à la porte. Ou plutôt,
il passe directement au travers, comme sur In The Court Of The
Crimson King ou sur Get The Bearing. L’aspect symphonique
n’est pas en reste - Fripp affectionne le compositeur hongrois Béla
Bartók. Puis encore, ici une grandiloquence de musique de
film, là une partie de saxo qui évoque Le Vol Du
Bourdon de Rimski-Korsakov.
Les morceaux tournent presque tous entre 6 et 8 minutes. 21st
Century Schizoïd Man remporte la palme: ce monument de
près de 9 minutes s’abstrait du temps. On sent les prémices
du hard, très teinté jazz et blues. Pas un hasard
si, à son stade embryonnaire, le hard était appelé
"progressive blues".
Comment créer avec des éléments qui, soi-disant,
ne peuvent s’imbriquer? Dépassant toute étiquette,
improvisant, se créant lui-même à chaque seconde,
le Roi Cramoisi abat les barrières pour développer
une architecture labyrinthique. Cela suppose des qualités
instrumentales peu communes, ainsi qu’une sacré cohésion
de groupe, pour que le tout ne se casse pas la gueule.
Solos, impros, bobos
Pour le côté technique, ajoutons que ces enregistrements,
sur ce premier cd, sont tout à fait audibles et mixés
très correctement. Que le morceau qui donne son nom à
l’album n’y figure pas. Qu’un léger écho apparaît
sur la voix. Que, en revanche, la transition entre les titres reste
brute de décoffrage.
C’est encore plus criant sur le second cd. 21st Century Schizoïd
Men est une collection en onze parties instrumentales et de
solos, de guitare et de saxo essentiellement, enregistrés
à droite et à gauche (et la tête à l’envers?)
lors de prestations de King Crimson. Là encore, dès
le premier extrait, 1’40" de 21st Century Schizoïd
Man, le topo est clair: ça déchire, à tous
les sens du terme, mais surtout les oreilles pour les non aguerries.
Ça improvise à tout va. Le son est parfois carrément
roots.
Pour piocher un rapprochement dans une formation récente,
je citerais (mais alors en prenant des gants. Qu’écris-je?
Des mouffles!) le trio Painkiller, formé par le bassiste
frappadingue Bill Laswell, en compagnie du saxofouniste John Zorn
et du batteur Mick Harris, tortionnaire de fûts dans le groupe
de grind-death Napalm Death.
A noter enfin que Ladies Of The Road est sorti sur Discipline
Global Mobile. Ce label, créé en 1994 par Robert Fripp,
constitue l’extrapolation au business du concept musical de "petite
unité compacte, intelligente et entièrement mobile".
Proclamé en 1974 lors de la première dissolution de
King Crimson, il se voulait une auto-définition de la façon
dont Fripp voyait son rôle artistique.
Ce double live, qui flirte avec le génie, réclame
donc une large ouverture d’esprit et plusieurs écoutes. Passionnant,
très dense, mais pas toujours facile d’accès: le premier
cd reste relativement abordable, le second est plutôt à
considérer comme un bonus pour fans, instrumentistes ou exégètes.
Ladies Of The Road témoigne de la richesse incroyable,
et peut-être jusqu’ici inégalée, de cette période
d’intense créativité que furent la fin des années
60 et le début des années 70, aidant ainsi à
comprendre d’où vient une bonne partie de la musique d’aujourd’hui.
News : King Crimson se reforme pour une tournée
exceptionnelle : The Power to believe Tour. Robert Fripp sera entouré
de Andrian Belew, Trez Gunn et Pat Mastelotto. Le groupe sera à
Nice le 1er Juillet (Palais Nikaïa), et à Paris (Palais
des Congrès) le 8 Juillet.
Site officiel : www.king-crimson.com et www.elephant-talk.com