Interview : Killers : 20 ans et toujours rentre-dedans
Invité en 1999 au Wacken, le plus gros festival métal
européen, élu «meilleur groupe français»
en 2002 par les lecteurs du magazine Hard-Rock grâce à
la bombe Habemus Metal, Killers est l’ultime
survivant de la scène française née dans les
années 1980. Nous avons évoqué ces deux décennies
de passion, mais aussi le prochain album et le DVD, avec Bruno Dolheguy,
fondateur et du quatuor basque, lors de leur concert parisien à
la Locomotive, fin janvier.
J’ai relu des interviews qui figurent sur votre site
et, entre ce que tu disais en 1986-1987 et maintenant, ton discours
n’a pas beaucoup changé sur ce qu’est Killers, sur ce qui
vous motive.
Je suis rassuré. Mais j’ai pas trop réfléchi
en ces termes : est-ce que c’est encore cohérent? Mais tant
mieux. Ça ne m’étonne pas
Ta motivation pour le métal reste la même.
Oui, ce n’est pas un loisir à part, ce n’est pas un travail
non plus. Je ne me pose pas de question.
C’est «métal à fond», mais on sent
que tu te méfies un peu des clichés ou de l’extrémisme
métal. J’écrivais dans la chronique de Habemus
Metal que vous avez des convictions mais vous vous méfiez
des certitudes.
Absolument. A force d’avoir eu des certitudes, on s’est rendu
compte que ce n’était pas forcément une bonne chose.
Je me méfie des trucs où tu rentres dans un moule.
J’aime bien me garder une petite réserve de liberté.
De là à parler d’extrémisme, c’est un petit
peu exagéré dans le cadre du métal.
Par exemple, sur le plan de la religion, dans le métal,
il y a plein de groupes «plus sataniste que moi tu meurs».
Alors que chez vous, la pochette de Habemus
est assez explicite (le pape portant une mitraillette et divers
autres signes d’autres religions ou grandes entreprises), les paroles
aussi, mais vous n’êtes pas dans ce trip-là.
Un type sataniste fait aussi partie de sa religion, de son cérémonial.
Si vraiment tu veux parler de certaines façons d’agir qui
t’embêtent un peu, de certains dogmes, il faut garder ce recul
pour pouvoir juger. Les mecs qui sont satanistes convaincus sont
aussi cons que ceux qui sont pour telle religion.
Comment présenterais-tu un groupe comme Killers à
un mec qui aime bien le rock mais qui n’est pas spécialement
métal, ou qui un peu des idées reçues, genre
« style de bourrins », etc.
Déjà, il y a le fait que l’on garde le principe
des textes en français. Après, ce qui me plaît
dans Killers, c’est que l’on peut être catalogué hard-rock,
heavy-metal, ou heavy-speed, mais qu’on réussit à
conserver une identité. Pour certains groupes, tu vas immédiatement
faire un parallèle pour situer la musique. C’est un peu délicat.
Le mec, il faut qu’il écoute. Killers existe quand même
depuis 20 ans maintenant. On n’est pas restés figés
mais il y a quand même une constante, une façon d’appréhender
les choses.
Le groupe est-il perméable à ce qui se passe
par ailleurs ou est-ce simplement ce quez vous ressentez qui fait
évoluer sa musique? Ou le fait que le métal s’est
beaucoup diversifié, que des tendances de plus en plus extrêmes
sont arrivées: tu crois que ça a eu une influence
sur le groupe?
Pas en terme de voir des influences d’autres groupes. Au début,
c’est vrai, on citait Metallica, Accept, Judas Priest, pour se situer
un peu. Après, dans Killers, il y a toujours eu des gens
qui écoutent beaucoup de ce qui sort. Moi, j’écoute
de moins en moins de trucs agressifs, à part Killers. Ce
n’est pas de la prétention, mais quand j’ai un peu de temps,
je pars immédiatement pour bosser dans des trucs de Killers.
En dehors de ça, je n’ai pas forcément le loisir d’écouter
autre chose. Et même, à la rigueur, si j’écoute
des trucs en dehors… ça peut être du Renaud, du Sanson,
de la variété, Barbara, qui a priori ne sont pas métal.
Dans les paroles, on voit toujours de quoi tu veux parler,
mais il n’y a pas d’exemple concret. On sait de quel côté
tu te situes, mais toujours avec un recul.
Donner mon avis sur un truc, ça ne me gêne pas du
tout. Mais il faut éviter le côté : tu dis ce
que tu penses, donc écoutez ce que je dis, et dites moi comme
vous trouvez ça bien… J’aime bien semer des pistes, laisser
des interprétations. Ça ne veut pas dire ne pas se
mouiller ou rechercher le consensus. Par exemple, sur des trucs
qui ont trait au Pays basque, je ne vois pas trop l’intérêt
de prendre le drapeau. Il y a des choses qui peuvent se retrouver,
des sentiments de minorités, qui ne sont pas forcément
rattachés à un territoire géographique. C’est
humain et c’est bien que, dans les textes, quelqu’un qui soit complètement
à l’opposé puisse se retrouver dans ton truc. Après,
c’est vrai que j’aime bien jouer un peu des ambiguïtés.
Il n’y a pas de titre qui soit foncièrement optimiste,
qui fasse sourire.
Oui, mais ça c’est normal. Quand tu es amené à
écrire quelque chose, le premier moteur est de se servir
de cette faculté d’écrire comme un exutoire, pour
sortir les sentiments qui sont un peu flous dans ta tête.
Tu essaies un peu de les exorciser. Ou ne serait-ce que pour dénoncer
un truc. Même si tu ne vas pas faire grand chose en le dénonçant.
Tu peux toujours prêcher la révolution, tout
le monde s’en branle…
Voilà. Moi, c’est bon, j’ai donné. J’ai côtoyé
pas mal de monde… Révolution? Pas révolution? Il n’y
a pas vraiment de certitudes. Mais on n’est pas tristes, hein!
(ndj : précisons que cette interview a été
amputée de plusieurs passages, notamment sur cette question,
pour des raisons de longueur et aussi à cause des rires et
du brouhaha qui fusaient à côté et couvraient
par moments la voix de Bruno).
Dans une autre interview qui figure sur votre site (parue
à l’origine sur le webzine Les Fils du Métal),
tu disais : «Un groupe n’est valable que par les
liens d’amitié qui existent en son sein».
Comment cela se traduit-il dans Killers?
Je l’ai toujours ressenti mais jamais aussi profondément
et intensément que depuis qu’on est ensemble, avec la dernière
formation, depuis six ans. Et à plus forte raison depuis
le décès de Nicko (ndj: outre Bruno Dolheguy à
la guitare et au chant, seul membre encore présent de la
formation de départ, Killers est composé de Patrick
Oliver à la basse, de Thierry Andrieu à la guitare
et de Florent Pouey à la batterie, ce dernier ayant remplacé
Nicko Andrieu, le frère de Thierry décédé
en 2001 dans un accident de moto). C’est un truc au jour le
jour, que je ressens. C’est ça qui permet de tenir en terme
de longévité. Ça t’évite de penser:
«Alors, le dernier album, niveau vente? Ah! fait chier, on
pourrait faire mieux». L’essentiel est d’être bien entouré,
de côtoyer des gens que tu apprécies.
Comment Habemus Metal a-t-il été
reçu en France et à l’étranger?
Au niveau français, toutes les chroniques ont été
super, dont la tienne, qui m’a énormément touché.
Merci…
Après, tu en as toujours, au niveau son… (ndj: carré
mais pas hyper léché). Mais c’est pareil, je trouve
que si on commençait, au sein de Killers, à réfléchir
en terme de son, ce ne serait pas pareil.
Killers avec un son super léché, avec le «mur»
à l’américaine, ça ne le ferait pas non plus.
Il y a des choses palpables hors de la musique dans cet album, c’est
ce que j’aime beaucoup. Bon j’arrête de te passer de la pommade…
Je n’ai pas de mal avec ça! C’est vrai que je l’aime beaucoup
aussi, je ne vais pas m’en cacher. Il y en a certains qui vont trouver
ça prétentieux, je n’en ai rien à foutre.
Ça ne te fait pas chier de te dire que Killers reste
Killers, c’est-à-dire un groupe dont certainement pas mal
de monde a une bonne image, mais qui n’a pas une notoriété
extraordinaire non plus.
Mais qui a une notoriété extraordinaire en France?
Certains soignent beaucoup plus la vitrine -chacun ses droits- et
jouent le côté «on ne prête qu’aux riches»,
c’est-à-dire très «oui, oui, ça marche»,
pour que ça marche encore plus. Pffff… je ne vais pas en
faire une maladie. Je sais que par rapport à la situation
en France, on se démerde bien.
Habemus, vous en avez écoulé combien
?
En France, on va être pas loin de 4000. En ces temps de
gravures et au prix où tu trouves les CD, à 18 ou
20 euros -ce qui est carrément scandaleux-, avec le dernier
(ndj: Le Côté Live, sorti en novembre 2003),
on a baissé nos marges. Il devrait se trouver en prix nouveauté
à 10,90 euros. Sur le site, on vend les albums à 10
euros port compris. (…) Tout le monde blablate sur la baisse de
la TVA. D’accord, c’est bien gentil, à part ça, il
n’y a rien qui va se passer avant deux ans…
Et puis même si la TVA diminue, il n’y aura pas 15%
de baisse sur le prix du disque.
Ça fera un petit truc mais, derrière, il faut que
ça suive. Pareil par rapport à des budgets studio.
A une époque, ça coûtait quand même pas
mal. Maintenant, il y a des home-studio, le matos a baissé,
les studios aussi ont baissé leurs prix. Alors ça
me fait bien marrer quand tu vois des maisons de disques en train
de pleurer: «C’est les budgets studio, il faut qu’on rembourse
le truc». Bilan: ce sont toujours les mêmes cons qui
paient, ceux qui sont fidèles et qui paient le prix fort.
Bon, chacun a ses impératifs et ne s’est forcément
donné la liberté que nous avons réussi à
nous garder, dans le sens de pouvoir gérer, de savoir exactement
qu’est-ce qui est pressé. Par exemple, avec Alain Ricard,
de Brennus (ndj: le label de Killers), on n’a pas de contrat
signé ensemble. C’est à la confiance. Il sait qu’il
peut compter sur nous et on sait qu’on peut compter sur lui.
Vous pourriez très bien vous dire : on est là
depuis un moment, on a une notoriété, une fan-base,
on va essayer de démarcher un autre label pour vendre plus.
Ouais mais, après, il faudrait que l’on marche toujours
droit et le problème, c’est que si on a envie d’aller à
gauche, à droite, ou de reculer, ou de sauter en l’air, ou
de s’enfoncer dans le sol, on le fait. Donc, on serait un peu emmerdant
et emmerdés. On n’a pas envie de se prendre la tête
sur ça. Avec Alain, c’est bien clair. Tant qu’il n’y a pas
d’embrouille entre nous et que j’ai l’impression qu’il fait comme
nous, c’est-à-dire du mieux qu’il peut avec les moyens qu’il
a, ça reste cohérent. Ce n’est pas maintenant que
l’on va se mettre à démarcher d’autres trucs. Ce serait
la fin des haricots si on commençait à réfléchir
comme ça.
Sinon, un DVD n’était-il pas prévu ?
Oui, oui, oui… D’ailleurs, tu as vu le monsieur qui s’en occupe
(ndj: Olivier Nelli). Il n’a pas encore fini le montage.
Evidemment, si t’es payé, que tu as tout qui tombe, que c’est
vraiment un boulot, c’est sans problème. Non, là,
il fonctionne un peu par passion, comme nous. On a reporté.
Il y aura des petits montages: quand on est passé au Wacken
en 1999, les trophées Hard-Rock en 2002, un concert,
quelques morceaux montés en clip de l’époque de Mauvaises
Graines, et puis des trucs que l’on va peut-être rajouter.
Après, comme ça tombe pour les 20 ans, je commence
à penser un peu à un autre DVD. J’essaie de centraliser
les documents des débuts de Killers.
Pour un nouvel album, des choses commencent-elles à
pousser, des morceaux?
Oui, des morceaux, ça va. Qui plus est Thierry compose
aussi maintenant. L’inspiration, ça ne m’a jamais rebuté.
Le problème après, c’est le temps. On ne veut pas
bloquer une période, afin de prendre tous les concerts qui
se présentent. C’est important pour nous, ça nous
permet de passer des week-ends ensemble, de discuter, de faire la
fête, de rencontrer des gens.
Quand penses-tu que l’album sortira?
En fin d’année. Parce qu’on va fêter les 20 ans
de Killers. On va faire ça chez nous, normalement les 12
et 13 novembre.
Je n’ai pas l’impression que vous ayez tourné énormément
ces derniers temps.
Régulièrement. On a un truc à peu près
tous les mois.
Sur votre site, il y a dans une bannière pour Metalheads
against racism. Tu as l’impression que c’est un vrai problème
dans le métal ?
Des fois, oui. Il ne faut pas faire un blocage là-dessus
mais il ne faut pas hésiter à situer certaines choses.
La fascisme, le racisme, pour certains, ça part d’un problème.
Ce n’est pas inné. Tu ne naît pas raciste, tu ne naît
pas fasciste. C’est une conséquence de plusieurs choses
Vous avez pris l’habitude faire des titres en basque. Qu’est-ce
que ça représente pour toi?
Je ne connais pas le basque maternellement. Par contre, j’ai
eu la démarche d’aller dans des cours du soir, j’ai appris.
Je n’ai pas la maîtrise d’écrire en basque comme je
le fais en français. Le basque est une belle langue, qui
a une structure linguistique propre. (…) Et puis ça me fait
plaisir que ceux qui entendent les morceaux en basque les apprécient.
Ils respectent le truc.
Comment vois-tu l’évolution de la scène métal
française?
Il y a toujours une variable d’une certaine partie du public,
qui va plutôt se rapprocher s’il y a du grunge, du néo…
Après, il y a les purs et durs qui continuent tout le temps.
(…) Ensuite, au niveau des groupes, au niveau de la qualité,
je pense que ça s’est bien amélioré, sur le
plan du son. Avant, il y avait beaucoup de merdes qui sortaient.
Maintenant, il y a beaucoup de trucs qui tiennent la route internationalement.
J’ai l’impression que depuis quelques années -mais
c’est peut-être plus sensible avec ce que l’on appelle le
«néo-métal»- les groupes assument beaucoup
mieux de chanter en français.
Quand nous avons commencé, ce n’était pas ridicule
de chanter en français, parce qu’il y avait le sillage Trust.
D’ailleurs, c’était même plutôt le français
qui était majoritaire. Après, ça a été
complètement l’inverse. Nous, on a toujours continué
en français et là ça revient un peu.
Avec Habemus, avez-vous réussi
à garder à l’étranger le niveau de ventes que
vous aviez avec Killing Games (la version anglaise
de Mauvaises Graines)? Je me souviens d’une
interview où tu disais que vous aviez assez confiance en
Habemus pour ne pas en faire une version en
anglais.
C’était un peu pour ne pas me chier la honte, parce qu’en
fait, dans les sauvegardes de Habemus, j’ai eu un problème
de disque dur qui fait que j’ai perdu une grosse partie des trucs.
Ce n’était donc pas envisageable de faire facilement un album
en anglais. Mais je ne crois pas qu’on aurait fait une version anglaise.
Au final, ça vous a handicapé à l’étranger
ou pas?
Non, non parce qu’il est certain que l’on vend plus de versions
françaises. On a fait un essai une fois avec Killing Games.
Mais on vend plus d’albums en français qu’en anglais.
Même à l’étranger?
Je ne sais pas.
(ndj: s’ensuit un développement d’où il ressort
que si le chant en français avait pu gêner quelques
spectateurs au Wacken, d’autres préfèrent que Killers
chante en français, quitte à ne rien comprendre).
Ça fait dix ans que tu as pris le micro…
C’était en 1990 (ndj: le chanteur de l’époque
étant parti, Bruno s’était mis au chant en plus de
la six-cordes).
Depuis, ça ne t’a pas titillé de rechercher
un chanteur ?
Des fois, ça m’énerve après les concerts,
de me dire qu’il faut que je reste toujours près du micro.
Mais ça passe vite parce que ça déséquilibrerait
peut-être les choses. Si ça doit se faire, ça
se fera, mais naturellement. Il ne fait pas que ce soit réfléchi.
Pour le moment, ça va comme ça.
Dans les concerts, ce que tu préfères et ce
qui t’excède?
Ce qui m’énerve, c’est que ça passe très
vite. Tu ne peux pas voir tout le monde. Ce que j’aime bien, c’est
tout le reste…
Le genre de réactions que tu aimes? Quand ça
pogote? Les briquets (rires)?
Je ne suis pas trop pogo. J’ai rien contre les mecs qui pogotent.
Mais si c’est pour se rentrer les uns dans les autres sans faire
gaffe à la musique, y’a le rugby pour ça. Quand je
suis dans un concert, ça ne me gêne pas: je fous un
coup d’épaule et je ne m’emmerde pas. C’est le côté
«c’est celui qui a la plus grosse gueule qu’on entend le plus»
qui m’emmerde, un peu pour ceux qui ne sont pas hyper costauds,
qui aiment bien voir le truc.
Par contre, ce soir, il y a une configuration où il n’y
a pas de barrière et moi j’ai mes effets qui sont devant…
Il suffit qu’un mec monte et, sans le faire exprès, fasse
bouger un mini truc. Toi, tu ne t’en rends pas compte, mais ça
te foire tout le concert et tu es là: c’est quoi ce son?
( …)
Une petite question vacharde : le meilleur album de Killers
?
Je pense vraiment que c’est Habemus. C’est vrai que quand
on me pose la question, je dis très souvent: le dernier.
Mais pour Habemus, je le pense encore!
Alors, le deuxième meilleur album?
L’avant dernier studio, Mauvaises Graines. Même
si en termes de morceaux, dans le premier, il y a des compos qui
roulent bien, puisqu’on continue à en faire (sur scène).
Mais préfère sans problème la façon
dont on les interprète maintenant.
La personnalité la plus marquante que tu as rencontré
dans l’histoire de Killers -en dehors des membres du groupe?
Wouuu ! Pffff…. Un mec en particulier, non. Ce n’est pas faux-cul,
c’est vraiment ressenti: ce sont tous les gens que l’on rencontre
au fur et à mesure. Autant on parlait amitié au sein
de la formation, autant je crois que ça s’est développé
par rapport aux gens qui apprécient le groupe. Je crois qu’il
y a vraiment un esprit -ça fait con de dire «famille»-
qui n’a jamais été aussi développé qu’actuellement.
Site officiel http:// www.killers.fr.fm/ ou bdolheguy.free.fr