Kent : Je ne suis qu’une chanson
(AZ)
Il est encore, de nos jours, des artistes polyvalents
; des artistes qui savent trouver dans différentes formes
d’arts les moyens d’expressions à même de véhiculer
les bourgeonnements de leur imagination inspirée. Kent est
de ceux-là. Et il nous montre encore une fois, avec son dernier
album Je ne suis qu’une chanson, dans les bacs le
21 octobre, toute l’étendue de son talent…
Pourtant, si l’on remonte un peu dans l’histoire de l’auteur-compositeur-interprète-dessinateur,
l’on s’aperçoit que la vie du jeune Hervé Despesse
ne le prédestinait pas vraiment - comme beaucoup des meilleurs
artistes, finalement - à sa, ou plutôt ses carrières
en musique, en arts graphiques et en littérature.
Né en 1957 dans une famille ouvrière du quartier de
la Croix Rousse à Lyon, l’usine semble en effet le "point
de chute" professionnel le plus probable pour de nombreux jeunes.
Hervé y travaillera d’ailleurs quelques temps au sortir du
lycée… C’est pourtant tout gamin qu’il commence à
nourrir la passion qui l’aiguillera sur d’autres voies : la bande
dessinée. Vers l’âge de 14 ans, alors qu’il dévore
littéralement tout ce qui contient des cases, des dessins
et des bulles, il fait ses débuts sur l’instrument auquel
il restera toujours fidèle, la guitare.
En 1972, alors qu’il est au lycée, il décide de
fonder son premier groupe, avec deux élèves turbulents
de ses amis, Phil et Jello. C’est cette formation qui deviendra,
en 1975, Starshooter, un des pionners de la vague punk-rock qui
commence à submerger la France en cette fin des années
70. Entre provocation et humour, le répertoire du groupe
les fait remarquer par un organisateur de spectacles et leur offre
la première partie du spectacle de Jacques Higelin en 1977
à Grenoble. Ce sera le déclic pour Starshooter…
Un premier album sort dans le courant de l’année 78, et
le groupe commence à tourner dans toute la France, avec des
performances remarquées lors de concerts pour le moins agités...
Kent Hutchinson (eh oui, c’était-là le premier pseudo,
qui deviendra, parce que "Hutchinson" est une marque déposée,
Kent Cokentock, en hommage à l’album de Tintin) est l’auteur
de la plus grosse partie des textes. Le groupe signe chez EMI, mais,
par peur de se "refaire" et aussi par lassitude à
l’égard du carcan du rock, Starshooter se sépare en
1982.
Kent entame alors une carrière solo, qui mettra, il faut
bien le reconnaître, un peu de temps à décoller…
Une période un peu délicate musicalement, qui pourtant
se révélera prolifique. Dès 1982, il sort un
45 premier tours : "Partout c'est la merde", qui est encore
empreint de l’esprit Starshooter. Puis un 33 tours en 1983, Amours
propres, qu’il crée entièrement seul. C’est
à ce moment là que Kent ajoute "Cokenstock"
à sa signature… Amours propres rencontre un
succès assez mitigé. Un public de fidèles se
rassemble néanmoins autour du chanteur, qui sortira encore
quelques titres, comme "Tout petit doute" en 1984. CBS
préfère se séparer de cet artiste difficile
à situer, difficile à médiatiser comme chanteur
solo. Heureusement, Kent n’a jamais cessé de dessiner. Pendant
cette période de transition entre l’épopée
Starshooter et la carrière à venir de Kent Cokenstock,
il publie plusieurs bandes dessinées : Sales amours
en 82, l’année du clash, et surtout sa BD la plus célèbre,
Les aventures de Bob Robert l'aviateur en 85, après
un séjour africain, au Cameroun, d’où il reviendra
avec un autre album, Embalao, qui sortira la même
année chez son nouveau label, Barclay… En 1987, Kent sort
un troisième album solo, Le Mur du son, sur
lequel apparaît pour la première fois Jacques Bastello,
le guitariste qui ne le quittera plus et composera nombre de ses
musiques.
En 1990, Kent a déjà quitté Lyon pour Paris.
Il écrit et compose pour d’autres artistes, mais c’est cette
année-là qu’il sort l’album A nos amours,
dont le single « J'aime un pays » rencontre un succès
très important, qui fait enfin basculer l’artiste dans le
bain de sa carrière en solo. Il sera désormais Kent
Cokenstock, à 100%, et plus seulement Kent-l’ex-Starshooter.
Dans la foulée, fin 1991, un nouvel opus voit le jour, Tous
les hommes, dans lequel il fait montre d’une plume toujours
plus fine et poétique, tout en gardant son franc parler.
Le succès qu’il rencontre sur scène est phénoménal,
et il fédère un public de plus en plus fourni mais
toujours aussi fidèle.
Après l’album Un Autre occident en 1993
- un album nourri de littérature dans lequel il met en musique
des textes de Jacques Prévert (« Pater Noster »),
Samuel Beckett (« Les Mirlitonnades ») ou encore Paul
Eluard (« L'Enfance maîtresse »), Kent sort en
1994 un album live, enregistré au cours de sa tournée
et de ses dates à l’Olympia et à la Cigale : Kent
en scène. Cette année est également
celle où il compose la chanson « Juste quelqu'un de
bien » pour son amie Enzo Enzo. Le titre, une réussite
dont les sonorités un peu nostalgiques lorgnent ouvertement
du côté des années 50, sera un gros succès
public, et obtiendra en 1995 la Victoire de la Meilleure Chanson
tout en permettant à Enzo Enzo de gagner celle de la Meilleure
Interprète Féminine. En 1996, Kent sort un huitième
opus, intitulé Nouba, sur lequel, dans un mélange
de chanson française, de rythmiques orientales et capverdiennes,
Kent fait notamment un duo avec Rachid Taha sur le titre «
La Haine est là ».
Entre deux tournées, l’artiste complet sort un album qu’on
pourrait qualifier d’expérimental, et qui restera assez confidentiel
d’ailleurs : Métropolitain, sorti en 1998.
La même année, le 1 er octobre,
il présente le spectacle qu’il joue en duo avec Enzo Enzo,
Enfin seuls ! , dont la tournée fera escale
à Paris en mai 99 au théâtre des Abbesses.
Après un séjour aux Etats-Unis, Kent sort Cyclone
en 2000, un album dense, sans doute le plus brutal depuis
les débuts en solo, ouvertement rock, ouvertement tourné
vers l’époque Starshooter, comme un retour aux sources… Un
retour aux sources avant une transition ; car le dernier album de
Kent, qui est sorti la semaine dernière, le 21 octobre exactement,
marque une véritable transition. Je ne suis qu’une
chanson porte le sceau de l’émancipation, de la maturité,
de l’équilibre dans la diversité.
Dans cet opus, chaque titre est marqué d’une personnalité
propre, comme indépendante du reste tout en faisant, indéniablement,
partie du tout… Des textes magnifiques, à tomber par terre,
qui évoquent les aspects sombres du passé dans la
mémoire (« Tous les souvenirs »), ou égratignent
les tendances de la vie contemporaine (« L’aventure humaine
») . Des musiques toujours hybrides, toujours surprenantes
mais jamais déroutantes, entre sonorités de chanson
française et de musique régionale (« Le nez
au vent »), de World Music (sur le sublime « Au verso
de l’amour », qui a ma préférence personnelle
sur l’ensemble de l’album), de music Techno même («
Les éléphants », sur lequel, à partir
de 3’43’’, l’accordéon donne à entendre une techno
d’un autre monde, à écouter ! Surprenant !), ce qui
rejoint l’attitude de Métropolitain … Un album
pour lequel Kent avoue : « J’ai travaillé sans
arrangeur afin d’entendre vraiment ce que j’avais en tête
et non des idées séduisantes qu’on m’aurait soufflées
»…
Un album qui montre vraiment l’aboutissement d’un long processus
de maturation, au bout duquel Kent réussit à allier
des influences diverses, des fulgurances musicales et textuelles
si étonnamment complémentaires une fois liées,
avec une maestria qui force l’admiration. Peut-être la réussite
de cette alchimie tient-elle à un secret qui n’en est plus
un : « Dans mes chansons, je ne cherche plus à
aborder des thèmes, ils se révèlent d’eux-mêmes
au fil des mots. C’est l’inconscient qui dirige tout avec ses peurs,
ses envies, ses obsessions. Je suis à l’affût des lapsus
et des dérapages mentaux qui associent des idées saugrenues,
c’est là que se loge la poésie. Après, le style,
c’est la canne blanche qui aide l’aveugle à traverser la
rue ».
Je ne suis qu’une chanson est une bien belle surprise.
Ce serait faire insulte aux titres que d’essayer de les décortiquer,
ce serait briser la magie. Inutile donc de persévérer
dans ce qui ne servirait à rien. Seule l’écoute peut
vous faire comprendre combien cet album mérite les éloges…
Tracklist :
Je ne suis qu’une chanson 3:51
Tous les souvenirs 2:55
Les paroles silencieuses 3:48
Nos amis, les autres 3:51
Le nez au vent 3:49
Au verso de l’amour 4:22
Les éléphants (Les éléphants/les
pots cassés) 8:08
La vie sans complexe 3:29
Ça sent l’été 4:06
Pain perdu 3:56
Le pays d’où l’on ne revient pas 4:41
L’aventure humaine 5:09
Discographie :
Amours Propres
Embalao
Le Mur du Son
À Nos Amours
Recital 90
Tous Les Hommes
D’un Autre Occident
Kent en Scène
Nouba
Métropolitain
Enfin Seuls !
Cyclone
Je ne suis qu’une chanson
Bibliographie :
Romans et nouvelles :
Les Nouilles Froides
Un Été Pourri
Des Gens Imparfaits
Hijo de Puta (participation au recueil de nouvelles
Mauvais garçons )
Tronche de Cake
Quelque Chose de Beau
Zones Sensibles
Bandes dessinées :
Sales Amours
Ma Vie est Formidable
African Night Light
Ciel de Sable
L’Enfer Blanc
Le Dictateur Français
Site officiel : http://www.kent.com.fr
Merci à AZ…