Tindersticks, James Yorkston, Men in the Moon
26 septembre : La Cigale (Paris)
Si la mélancolie était cotée en
bourse, les Tindersticks seraient milliardaires. Heureusement, elle
s’accommode mieux d’une salle de concerts à taille humaine.
Quoique bourrée à craquer pour cette venue de Tindersticks
à Paris. Mais avant le triomphe facile que s’est offert le
groupe de Stuart Staples, les très British Men in the Moon
avaient la tâche de chauffer l’atmosphère.
"Très British" dans le look (tendance chemises
de cadre-moyen des années 70) et dans la musique, les Men
in the Moon se situent à la confluence des Beatles, de XTC
et de tous ces groupes que les Inrockuptibles, organisateurs
de la soirée, soutenaient déjà à la
fin des années 80, genre Feelies, Nits, Go-Betweens et on
en passe. Sur un fond de kaléidoscope lumineux psychédélique,
ils s’essaient donc à torcher des pop-songs de post-ados,
avec un sens mélodique certain et un batteur survolté
qui botte les fesses de l’ensemble. Bon accueil de la part du public,
qui ne remplit encore qu’un tiers de la salle.
James Yorkston & The Athletes, c’est en fait James Yorkston
et… un unique comparse, l’un maniant guitare sèche et banjo,
l’autre guitare à plat, un drôle de petit orgue à
soufflets et le banjo itou à l’occasion. L’Ecossais fait
planer sur la cigale ses compos intimistes, à la musique
comme chuchotée par moment et peinant à couvrir le
brouhaha venu du bar. Le monsieur a visiblement des adeptes dans
la fosse, maintenant pleine, qui applaudit chacun des titres avec
conviction. Belle voix, bonne gueule, et une simplicité convaincante.
Pour les Tindersticks, c’est simple, même des sardines
en boîte se seraient trouvées à l’étroit.
Et lorsque le groupe arrive (non, pas "déboule",
pas du tout…) sur scène, c’est un tonnerre d’applaudissements
qui éclate, à croire que, au contraire, le sextet
quittait les planches après une prestation réussie.
«Trouble», «Say goodbye»,
«Running wild», «Another night»,
«Sometime it hurts» ouvrent les amitiés.
C’est la deuxième fois que je vois Tindersticks en live,
la première ayant été il y a quelques années
à la Mutualité. Premier constat : le groupe est, bien
sûr, nettement plus à l’aise, mais il semble ainsi
avoir perdu une part de cette instabilité, de cette tension
qui donnait l’impression que la timidité et la fragilité
qui se dégagent de leur compositions pouvaient se briser
comme du cristal.
Sinueuse et émotionnelle
Stuarts Staples semble moins renfrogné et introverti (il
soufflera même quelques "thank you" et, ô
surprise, ira jusqu’à sourire imperceptiblement à
la fin!). Les parties instrumentales, sorte de bruitisme planant,
sont moins présentes. Tant mieux sans doute pour ceux qui
voient en Staples la réincarnation de Leonard Cohen ou de
Nick Cave, dommage pour les ambiances et les contrastes.
L’essence du groupe est toutefois intacte. Une voix grave, instrument
à part entière, étonnamment cotonneuse et chaude,
qui parle, expulse les mots les uns après les autres, plus
qu’elle ne chante. Un violon qui souffle des brumes et des vents
de point du jour solitaire et de séparations. Un piano discret.
De la guitare, oui, mais pas saturée, qui tisse la trame
à laquelle les tourments vocaux donnent les couleurs. La
basse, sur le coup, était trop en avant et tendait au bourdonnement.
La grosse caisse de la batterie, quant à elle, résonnait
trop.
Mais de «Sleepy song» à «El
diablo» et «Can our love», «Let’s
pretend» ou «Desperate man» (19 titres
au total, rappels compris), c’est les yeux fermés que cette
musique sinueuse et émotionnelle se déguste. D’autant
que, sur la scène, il ne se passe pas grand chose, à
part cette façon qu’a Staples d’empoigner le micro et de
le rejeter entre les vers, dans une sorte d’ivresse.
Fort de leur nouvel album «Waiting for the moon»,
déjà salué comme un grand cru, les Tindersticks
ont prouvé une fois de plus qu’ils sont uniques. Ce groupe
sait créer une atmosphère irréelle et habitée,
qui persiste en nous longtemps après la dernière note.
Comme si la tristesse était un sentiment heureux.