Iannis Xénakis : citoyen du monde…
« Je ne suis ni Athénien, ni Grec, je suis un citoyen
du Monde. »
Socrate
Iannis Xénakis aura été
une des figures musicales les plus marquantes du XXème siècle
: son approche universaliste de l’art en général et
de la musique en particulier est celle d’un homme honnête,
rigoureux, mais aussi passionné, sensible et généreux,
d’un homme qui n’a songé toute sa vie qu’à s’ouvrir
aux autres.
Né au sein d’une famille d'armateurs grecs à Baila,
en Roumanie, le 29 mai 1922, le jeune Iannis se destine à
une carrière d'ingénieur ; il fréquente pour
cela l'École polytechnique d'Athènes, avec l’idée
de devenir astrophysicien, ou mathématicien, ou archéologue
ou même encore philosophe…
Seulement, en 1941, les troupes de Mussolini envahissent la Grèce,
et bouleversent ses projets estudiantins. Il entre alors en Résistance.
C’est 1er janvier 1945 qu’un éclat d'obus vient lui fendre
la moitié gauche du visage, le laissant trois mois entre
la vie et la mort. Il gardera toute sa vie cette longue balafre
verticale, stigmate de son combat pour la liberté, de sa
mâchoire broyée et de son œil perdu.
Sous le coup d’une condamnation à mort par contumace,
il se réfugie en France en 1947, où il rencontrera
ceux qui deviendront ses maîtres de musique, Arthur Honegger,
Darius Milhaud. Et surtout Olivier Messiaen. C’est ce dernier qui
lui dira : « Vous n'êtes pas comme les autres, vous
êtes Grec, vous faites des mathématiques et de l'architecture,
de tout cela faites de la musique. ».
Xénakis suivra ce conseil : grand lecteur de Platon, fasciné
par la création de l'univers et par la Grèce Antique,
il cherchera dès lors à mettre en adéquation
la rigueur et la beauté formelles des mathématiques,
le hasard et l’indéterminé, les richesses recelées
par les phénomènes sonores et les contraintes musicales
et instrumentales au sein de sa musique. Il sera l’initiateur des
techniques "stochastiques" - du Grec stochazomai : prévoir
par conjecture - qui ont recours aux lois des probabilités,
à la théorie des grands nombres et à celle
des ensembles ; il sera également l’un des pionniers de l’utilisation
de l’informatique en musique.
La série des ST, avec notamment la ST-48 (1962), composée
grâce à un ordinateur IBM 7080 dans les locaux de la
firme, est le fruit de cette alliance de l’informatique et des méthodes
de composition de Xénakis. Mais il serait faux de ramener
la démarche du compositeur à la seule volonté
de faire se recouper musique et mathématiques : l’écoute
de ses œuvres en est la meilleure démonstration. Metastasis
(1955), ou encore Nuits (1967, pour 12 voix solistes) montrent bien
combien sa musique est personnelle et empreinte de sa sensibilité,
marquée par ses luttes et par ses aspirations.
En 1975, Xénakis met au point une machine dont la conception
reste révolutionnaire : l’U.P.I.C. (Unité Polyagogique
Informatique du C.E.M.A.Mu [Centre d’Études de Mathématique
et d’Automatique Musicales, n.d.l’a]). Cet appareil permet à
tout un chacun d’obtenir les éléments sonores de son
choix à partir des dessins qu’il en fait sur une table spéciale
qui tient lieu d’interface d’acquisition des données avec
un ordinateur. Grâce à cette invention, même
le non-musicien, même celui qui ignore la théorie musicale
et le solfège peut créer de la musique… Le compositeur
disait alors : « Tout le monde pourra devenir compositeur
», ce à quoi Messiaen répondait malicieusement
: « Mais est-ce que tout le monde sera musicien ? »…
Ce dimanche 4 février 2001, le monde de la Musique - et
pas seulement celui de la musique contemporaine - a perdu un véritable
démocrate, dont les idées et les inventions ont abouti
à l’essor de différentes pensées musicales
et artistiques. La dernière œuvre du maître date de
1997, et porte le titre d’Oméga, dernière lettre de
l’alphabet grec, comme une révérence…
À l’âge de 78 ans, membre de l'Académie des
Beaux-Arts et docteur ès lettres, Chevalier de la Légion
d'honneur, Xénakis s’en est allé rejoindre le monde
des Idées, là où tout existe dans un état
de perfection. Il était Français depuis 1965.
Jean-Marc . F