Lionel HAMPTON.
Il y a un peu plus de deux mois, le 31 août dernier,
mourait à 94 ans une figure emblématique du jazz :
Lionel Hampton.
Sa disparition fit alors la une de tous les journaux, la presse
saluant unanimement un showman extraordinaire, improvisateur de
génie, musicien aux multiples talents.
Mais seulement 80 jours plus tard, qu’en est-il ? Disparu de
la mémoire collective, notre homme a été relégué
au rang des anonymes, le jazz oublié en attendant un prochain
décès tout aussi sensationnel.
Essayons donc de réparer en partie cette injustice, car
Amb France Music ne peut cautionner la définition du journalisme
d’André Gide : « tout ce qui intéressera demain
moins qu’aujourd’hui ».
Le journalisme est curiosité et soif de savoir, comprenons
d’où nous venons pour envisager ce vers quoi nous nous acheminons.
Lionel Hampton, né en 1909 à Louisville, connaîtra
une évolution de jazzman plutôt discrète jusqu’au
16 octobre 1930 où le batteur de la modeste formation du
Les Hite Orchestra entra dans l’histoire en enregistrant son premier
solo de vibraphone aux côtés de Louis Armstrong.
De Lionel Hampton lui-même : « Il y avait un vibraphone
dans le studio et Louis a demandé si quelqu’un savait en
jouer. J’étais jeune… et j’ai dit : moi. A l’époque,
le vibraphone était tout nouveau, je n’en avais jamais vu.
Armstrong m’a dit d’en jouer devant lui et j’ai joué un de
ses propres solos note pour note ! J’ai transposé sur l’instrument
ce que j’avais appris du clavier, du xylophone et de la batterie.
Armstrong était content, alors on a enregistré un
morceau que Eubie Blake venait tout juste de composer pour lui :
Memories of You ».
Cet enregistrement marqua l’entrée de Lionel Hampton dans
l’histoire du jazz.
Ensuite, tout s’enchaîne très vite : engagé
par Benny Goodman, il connaît un succès immédiat
qui lui permettra de s’émanciper et de monter ses propres
formations dans les années 40.
Ce bouillant musicien se révèlera alors être
un formidable swingman, improvisateur inventif : un virtuose parfois
fantasque à la rapidité de jeu époustouflante.
Pour plusieurs générations d’amateurs de grands
orchestres ancrés dans le rhythm’n’blues, Lionel Hampton
symbolise la quintessence du middle-jazz d’avant-guerre, une figure
incontournable des joutes de Big Bands de la première moitié
du siècle.
Vibraphoniste, pianiste, batteur, chanteur, Lionel Hampton a
joué sans interruption pendant 72 ans. Son orchestre a vu
passer des noms aujourd'hui entrés dans l'histoire du jazz
comme Dexter Gordon, Charles Mingus, Charlie Christian, Quincy Jones,
Aretha Franklin, Dizzy Gillespie, Clifford Brown, Coleman Hawkins,
Miles Davis, Dinah Washington ...
Jusqu’en 1995, date où il subit deux attaques cardiaques
qui le diminuèrent fortement, il enchaîna les concerts
pour prouver au monde entier, si besoin en était, que Lionel
Hampton n’était pas qu’un simple vibraphoniste, mais LE vibraphone,
l’incarnation de l’esprit jazz dans un instrument qu’il a imposé
en tant que soliste.
Traînant de gros problèmes de santé depuis
sept ans, Lionel Hampton s’est donc éteint d’une crise cardiaque
le 31 août 2002 à New-York.
Son enterrement s’est déroulé dans la grande tradition
Nouvelle-Orléans avec un cortège funéraire
musical emmené par le trompettiste Wynton Marsalis et le
saxophoniste David Ostwald Gully. Partis du légendaire Cotton
Club sur la 125ème rue, ils ont réveillé en
tout début de matinée les habitants de Harlem aux
sons de ballades tristes.
Le cercueil du "Roi des Vibrations" ("King of Vibes")
pénétra dans la nef de l'immense église Riverside,
sur la rive de l'Hudson River. Là, un long programme de discours,
homélies mais surtout de musique et chansons attendait les
parents, amis et admirateurs de Lionel Hampton.
Les hommages se sont succédés, prononcés
par des hommes politiques locaux, un universitaire, un journaliste,
entrecoupés de standards composés par le défunt
et joués par son orchestre agrémenté de Wynton
Marsalis, Jon Faddis, Benny Golson, Clark Terry
et d'autres anciens membres de son groupe.
L'ancien Président George Bush (NDR : Senior) sera
le premier orateur ; il lira même un communiqué de
son fils, l’actuel Président américain (NDR : W).
Bill Clinton était également à compter parmi
les présents.
La cérémonie s'est terminée aux accents
de l'un de ses morceaux les plus célèbres, "Flying
Home".
Après le service, Hampton a été enterré
au cimetière de Woodlawn dans le Bronx, près d'autres
grands de la musique américaine (Duke Ellington, Miles Davis,
Coleman Hawkins).
Un adieu grandiose et tout à fait mérité
pour un musicien admirable.
Cependant, la majesté de cet hommage ne doit pas nous
empêcher de remarquer que le jazz semble être à
la recherche d’un nouveau souffle depuis bien longtemps, trop longtemps.
Cela faisait des années que Lionel Hampton était
traîné, montré sur toutes les grandes places
mondiales comme une bête étrange, un dinosaure de temps
révolus où le jazz avait encore sa place. Rare témoin
d’une époque regrettée, il tentait de rappeler à
tous, malgré ses ennuis de santé, que la musique de
sa jeunesse n’était pas morte.
Et maintenant ?
Est-ce Ray Charles qui va reprendre ce rôle de "pape",
poussé sur la scène par un entourage plus que contestable
qui continue de le faire jouer alors que son physique l’oblige à
diminuer chacune de ses prestations (45 minutes maximum à
ce jour) ?
Il serait temps que l’on arrête de vivre dans la nostalgie
du passé ; l’âge d’or n’est plus, acceptons-le.
Maintenant c’est à la nouvelle génération
de s’imposer, de faire preuve de tout leur charisme. Je reste persuadé
qu’elle en est plus que capable : Winton Marsalis, Joshua Redman,
Chris Potter, Dave Douglas, Kenny Garret pour ne citer que les musiciens
qui ont déjà fait l’objet d’un article (ou bientôt)
sur notre site, en ont largement la carrure.
A nous d’admirer le talent des contemporains plutôt que
de regretter celui des anciens.
Aidons le jazz à devenir ce que nous voudrions qu’il soit.