Interview : Michel Geiss, ingénieur
de mastering.
Électronicien de formation, musicien, compositeur,
"luthier électronique" à l'origine des matriséquenceurs
que l'on peut entendre sur certains albums de Jean-Michel Jarre
– dont il fut longtemps le plus proche collaborateur –, Michel Geiss
est un « personnage » du monde de la musique et de l’audio-visuel,
qui a su se forger une belle réputation comme ingénieur
de mastering. À son actif, un palmarès étourdissant
: Michel Jonasz (quatre albums masterisés), Michel Sardou,
La Compagnie Créole, Catherine Lara, Trust, Lio, Marc Lavoine,
le label Arcana (musique baroque), le remastering de la version
originale de Starmania (1978), et, plus récemment, les derniers
Patrick Bruel « Juste avant » et « Bruelive »
et le dernier Laurent Voulzy « Avril »...
Michel Cœuriot, compositeur, arrangeur et réalisateur pour
de grands noms de la musique, évoque Michel Geiss en ces
termes : « J'adore Michel... Travailleur, perfectionniste,
très fort techniquement, avec un propos modeste... vraiment
une crème d'homme. ». Et nous avons pu vérifier
ces dires ! L’ultra-compétence et la polyvalence de Michel
Geiss n’ont pas eu raison de sa gentillesse : il a accepté
de nous accorder de son précieux temps pour répondre
à nos questions…
Jean-Marc F. : Qu’est-ce qui vous a amené à
devenir ingénieur mastering ?
Michel Geiss : C’est une question qui nécessite
un petit retour en arrière, car c’est une profession que
j’ai abordée d’une manière complètement "non-conventionnelle"
: je suis entré dans ce métier par une porte tout
à fait spéciale : celle du studio de Jean-Michel
Jarre. Notre collaboration a commencé en 1976, à
la suite d’une conférence que j’avais donnée sur la
synthèse analogique qui était en train de débuter,
à ce moment-là. Il m’a engagé à ses
côtés pour l’album « Oxygène »,
et nous avons continué à travailler ensemble longtemps,
collaboration arrêtée il y a environ cinq ans.
Ce qui m’a amené
à prendre ce premier chemin était avant tout mon goût
pour la musique électronique, qui est ma première
passion. J’étais d’abord électronicien, et musicien
également, et les deux se sont très bien mélangés…
J’étais attiré par la magie des sons électroniques,
qui pour moi ont toujours eu un pouvoir d’évocation, de rêve,
bien plus puissant que celui des instruments acoustiques. J’ai donc
d’abord fait ce qu’on pourrait presque appeler une "carrière"
autour des synthétiseurs et de la musique électronique.
La fin de ma collaboration
avec Jean-Michel Jarre a été une opportunité
pour me diriger vers d’autres choses, et j’ai décidé
de faire du mastering après avoir pris la responsabilité
de superviser ce travail pour Jean-Michel Jarre : j’allais
aux Etats-Unis dans les meilleurs studios de mastering, je voyais
les grands travailler, comme Greg Calbi ou Ted Jensen,
et je me suis senti motivé et capable de le faire moi-même.
J’ai sauté le
pas il y a plusieurs années, et j’ai abordé ce métier
d’une toute autre façon, très personnelle, avec des
chanteurs et chanteuses, un univers que je ne connaissais pas du
tout… Ça m’a d’ailleurs beaucoup intéressé,
et je suis même devenu – je dirais, sans me vanter particulièrement
– assez spécialisé sur le traitement des voix : dans
le dernier album de Laurent Voulzy, le réalisateur,
Michel Cœuriot, m’a demandé de traiter les voix en
fin de projet, juste pour l’aboutissement des mixages. J’ai pris
goût maintenant, c’est vrai, en dehors de mon passé
dans la musique électronique et de ma passion pour elle,
au domaine de la chanson…
Comme je le disais, mon
approche du mastering est très particulière. Je considère
que le mastering est un vrai prolongement du mixage, et en dépend
étroitement. C’est pour cette raison que je ne vois pas de
vraie frontière entre les deux. Je suis d’ailleurs souvent
avec les ingénieurs ou les artistes en fin de mix, là
où ils travaillent, moment où commence ma participation.
J’exerce ce métier de façon absolument non conventionnelle,
puisqu’à de rares exceptions près, je ne reçois
pas les clients sur place. D’ailleurs, qui peut être certain
de ressortir d’un studio de mastering avec le résultat souhaité
? Les écoutes sur place étant très souvent
différentes de celles qui ont servi au mix, impossible de
se rendre compte ! On doit donc de toute façon s’en remettre
à l’habitude de l’ingénieur de mastering et à
ses goûts. Anecdote : il m’est arrivé plusieurs fois
de refaire des masterings d’abord demandés à Metropolis
(Londres), où la haute qualité de l’environnement
technologique et des haut-parleurs n’avaient pourtant pas permis
d’atteindre le même résultat.
J.-M. F. : Dans la période où vous étiez
très axé sur les instruments électroniques,
suiviez-vous les travaux de gens comme Max Mathews (pionnier américain
de la synthèse numérique, aux Bell Laboratories, ndla),
c’est-à-dire de ces chercheurs, de ces universitaires dont
les trouvailles ont en premier lieu inspiré la musique "contemporaine",
avant de trouver un essor tout à fait particulier dans la
musique dite "populaire" ?
M. G. : Oui, tout à fait. C’est vrai qu’en musique électronique,
il y a eu deux démarches, essentiellement : la démarche
universitaire, et la démarche "grand public" qui
était aussi celle des musiciens. La démarche de Max
Mathews était celle d’un chercheur universitaire, comme
ce qui peut se faire dans les centres de recherche tels le CCRMA
de Stanford ou l’IRCAM à Paris. Ce sont des recherches qui
font beaucoup avancer les connaissances dans le domaine de la synthèse,
mais qui restent en même temps très difficiles à
aborder pour l’essentiel des musiciens. Des travaux sont toujours
en cours dans ces institutions, d’où sont tout de même
sorties des inventions grand public comme la FM ou la modélisation
physique, utilisée par Yamaha dans sa série VL.
Cependant, beaucoup de
travaux issus de ces centres de recherche restent obscurs : par
exemple le logiciel Music V, initié par Max Mathews.
Maintenant, C-Sound lui succède, qui reste "universitaire",
mais qui, malgré des développements de son interface
graphique et la possibilité de générer le son
en temps réel qui le rendent un peu plus utilisable, reste
tout de même un peu obscur… Rappelons qu’au début des
travaux de Max Matthews sur la synthèse, pour entendre
le moindre son, il fallait attendre qu’il soit calculé par
l’ordinateur. Et quand je travaillais à l’IRCAM, dans les
années 70, pour une composition musicale d’une minute ou
deux, le compositeur mettait au travail l’ordinateur le soir et
revenait écouter le résultat le lendemain matin !
C-Sound est une démarche intéressante, mais quand
j’ai la chance de faire de la musique, comme lorsque j’ai créé
la série de projets pour Gaumont, je fais partie de ceux
qui n’ont pas assez de temps à y consacrer, avec ces algorithmes
dans lesquels il faut entrer des paramètres complexes et
des instructions, une approche relativement éloignée
du geste musical.
En parallèle avec
ce contexte universitaire et sérieux, beaucoup de développements
voyaient le jour, notamment ceux de Robert Moog, le véritable
initiateur de la synthèse populaire (inventeur du célèbre
Minimoog, en 1969-70, ndla) – que j’ai eu l’honneur de rencontrer
à Frankfort, au Musikmesse, présentant son synthétiseur
Voyager – et tous les industriels ont fait considérablement
avancer la musique électronique. Sur un plan plus général,
je dirais pourtant que les fabricants ont eu tendance à favoriser
de plus en plus l’aspect "commercial" et "grande
diffusion" des instruments électroniques. Et la synthèse,
qui était au départ un mode d’expression et de création
bien à part, est entrée dans un domaine de banalisation,
par son utilisation massive.
On observe depuis peu
qu’un phénomène inverse se produit, grâce au
développement des instruments logiciels. Des programmes comme
Reaktor, de Native Instruments, ou le très étonnant
Virsyn, que j’ai vu en version récente à Frankfort,
constituent un apport considérable à la synthèse,
et constituent une véritable alternative aux options prises
par les fabricants de synthétiseurs hardware, qui depuis
quelques temps, il faut bien le dire, n’innovaient plus vraiment.
Aujourd’hui les coûts
de développement logiciels sont tellement plus légers
que ceux du hardware, qu’il est très nettement plus facile
de tenter une aventure, de prendre des risques, de proposer un nouvel
instrument virtuel…
Patrice B. : Est-ce que justement vous ne pensez pas que ce
développement logiciel rend les choses plus faciles à
appréhender par un musicien ? Par exemple, Yamaha vient de
sortir son logiciel de modélisation FM-7, inspiré
par son DX-7, où tous les paramètres sont accessibles
et configurables à partir du même écran…
M. G. : Oui et non. C’est vrai que dans ce cas précis, l’éditeur
que l’on pouvait acquérir séparément pour son
DX-7 est directement inclus dans le FM-7, et tous les paramètres
sont là, sur l’écran… C’est un gros avantage, on voit
tout directement, on peut éditer et mettre les paramètres
facilement en mémoire, sans besoin de disquettes ou de cartes-mémoires.
Par contre, le contact
physique avec l’instrument est à mon avis irremplaçable
: c’est très différent d’être en face d’un ordinateur
ou d’un « vrai » synthétiseur. Il n’y a pas la
même attirance, je dirais. Et je suis convaincu que cela joue
un rôle dans l’approche créatrice, dans l’envie qu’on
peut avoir de travailler avec un instrument, même si c’est
juste une boîte en métal. Pour moi, il y a une «
libido » musicale, un besoin de contact physique direct avec
ce qui produit les sons. On assiste même depuis quelques temps
à l’arrivée de versions hardware de logiciels, plus
attrayantes que la vue d’un plug-in dans Pro Tools – ou dans un
séquenceur logiciel…
Mais j’aurais bien du
mal à être catégorique, voyant à quel
point le monde du logiciel a évolué. J’avoue que je
me laisse séduire par des merveilles comme les instruments
virtuels dont nous venons de parler, ou comme des logiciels comme
Logic Audio, Cubase ou Digital Performer. On appelle ces derniers
des « séquenceurs », mais en réalité,
c’est bien plus que cela. Je les qualifierais plutôt d’ «
environnements musicaux créatifs virtuels ».
J.-M. F. : Personnellement, en tant que « musicien utilisateur
de technologies », est-ce que vous privilégiez plutôt
l’aspect intuitif dans un logiciel, ou bien est-ce que vous aimez
aller tout de suite regarder ce qui se passe en tâche de fond
?…
M. G. : Je trouve que l’intuitivité a vraiment été
mise à mal depuis plusieurs années. Particulièrement
quand on a commencé à avoir des menus sur les synthétiseurs,
dans de toutes petites fenêtres, alors qu’au départ
les synthétiseurs étaient riches en réglages…
D’ailleurs, j’ai conservé un vieil ARP 2600 (d’ARP [!], ndla).
C’était totalement différent de créer des sons
sur ces instruments-là, par rapport à cette approche
très cérébrale qui consiste à régler
des paramètres sur un ordinateur. Un certain nombre de barrières
s’interposent dans l’esprit… L’un des compromis intéressants,
c’est l’adjonction de commandes réelles (et non pas de «
contrôles », comme on le dit trop souvent de façon
erronée), aux écrans d’ordinateurs. Pro Tools, Logic
Audio ou Cubase se sont vus compléter par des consoles très
ergonomiques.
Je me souviens des trouvailles
nocturnes avec Jean-Michel Jarre sur ses premiers albums
Oxygène et Equinoxe, des moments de créativité
sonore, vers deux ou trois heures du matin. Des idées "originales"
arrivaient alors, qui ne nous seraient sans doute pas venues à
l’esprit en pleine journée. Je crois d’ailleurs que des relations
existent entre l’état physique dans lequel on se trouve et
la créativité : c’est une thèse qui m’intéresse.
Je ne sais pas si d’autres le pensent aussi, mais je crois que si
le fait de voir beaucoup de musiciens créer la nuit est si
répandu, c’est sans doute parce qu’il s’agit d’un moment
où l’on est plus proche de son subconscient. On devrait théoriquement
être en train de rêver, selon nos horloges biologiques.
Mais celles-ci continuent pourtant à fonctionner en «
tâche de fond » et nous conduisent malgré tout
automatiquement à un certain état, situé à
mi-chemin entre l’éveil total et le sommeil profond. Je suppose
donc qu’on est donc certainement plus créatif en restant
éveillé à ces instants-là. Et là,
l’intuitivité est essentielle : on n’a pas envie de raisonner,
d’avoir des chiffres devant les yeux, ou de l’abstraction. On a
besoin de s’appuyer sur du concret pour être intuitif – et
donc créatif – il me semble…
J.-M. F. : Toujours sur ce problème de l’intuitivité
et de la créativité, je ne sais plus quel agent artistique
d’un grand label se plaignait récemment de recevoir des maquettes
absolument impeccables – techniquement très propres sur le
plan de l’enregistrement, de la synchronisation, du mixage etc.
– mais qui finalement misaient tout sur cette qualité de
réalisation offerte par l’informatique domestique actuelle,
au détriment de la créativité et de la musicalité
mêmes. À tel point qu’il en venait à regretter
les vieilles maquettes quatre-pistes sur cassettes audio : grésillantes,
mal enregistrées et mal calées, mais parmi lesquelles
il parvenait à déceler de belles idées qu’il
serait possible de retravailler ensuite…
M. G. : Je trouve ça très juste et très intéressant,
même. C’est une question brûlante d’actualité.
La perfection est à la portée de tout de monde aujourd’hui
: l’équipement coûte aujourd’hui largement moins cher
qu’il y a 25 ans (Oxygène était enregistré
sur un huit pistes !). Avec des outils vraiment excellents, on dispose
à peu de frais d’un studio de très haute qualité
pour faire des productions complètes…
La grande question –
tout ce que l’on est en train de dire est très philosophique,
mais je crois que c’est très actuel – est de savoir effectivement
jusqu’où il faut aller dans l’approfondissement d’une idée,
et à quel moment il faut savoir se limiter. Et qu’est-ce
que la perfection, justement ? Quelque chose d’un peu "jeté",
d’un peu intuitif, peut être beaucoup plus intéressant
émotionnellement ou artistiquement qu’une réalisation
"hyper-produite", où tout a été peaufiné
avec une recherche de perfection.
C’est là le piège,
à mon avis : on est en train d’avoir de plus en plus de possibilités
pour obtenir cette perfection. Pro Tools est là, aujourd’hui,
et très peu d’artistes sont d’accord pour faire un enregistrement
sans passer par lui pour faire des modifications : la voix un petit
peu fausse à tel ou tel endroit, et un coup d’Autotune (d’Antarès,
ndla)…, une mise en place un peu bancale par là, et on recale
à la milliseconde près, etc… On peut de plus en plus
entrer dans le moindre des détails, et on pourrait passer
maintenant des semaines ou même des mois sur une production
pour trouver toujours mieux à faire, puisque la technologie
le permet. À l’époque où elle était
limitée, on était obligé de s’en tenir à
un minimum, où par obligation, la spontanéité
avait une meilleure place, de même que l’implication personnelle
des interprètes.
P. B. : Jean-Michel Jarre est quelqu’un d’ultra-perfectionniste,
qui n’hésite pas à refaire quarante mixes du même
morceau s’il trouve la moindre possibilité d’amélioration
: concernant la période à laquelle vous travailliez
avec lui, est-ce que ce n’est pas un peu paradoxal par rapport à
ce que vous venez de dire ?…
M. G. : Certes…. Et il est vrai que cela va un peu à l’encontre
de ce que je viens de dire. C’est aujourd’hui envisageable de faire
autant de versions d’un mix qu’on le souhaite avec les automations.
Mais à l’époque d’Oxygène ou d’Equinoxe, le
contexte technologique était très différent,
tout était plus difficile, et par conséquent, on se
contentait plus facilement de compromis, où l’ « imperfection
» avait sa place (et donc l’humain). Par exemple, il était
quasiment impossible de mixer seul. On se mettait donc à
plusieurs à la console, et chacun gérait les pistes
qui lui étaient attribuées. Il s’agissait donc de
véritables performances de groupe, et les erreurs d’un seul
d’entre nous pouvaient nuire au travail des autres.
Quand on a fait les enregistrements
d’« Oxygène » ensemble, il n’y avait ni séquenceur,
ni MIDI, tout était imprimé en live sur le magnéto
; les sons étaient programmés manuellement, et il
n’y avait pas de mémoire pour les stocker ! Il y avait davantage
cette sensation d’instantanéité, qui nous impliquait
plus fortement et plus immédiatement dans ce qu’on faisait.
Sans être passéiste, l’attitude d’aujourd’hui consiste
à considérer – même si on ne se le formule pas
directement – que l’on peut toujours tout refaire et tout améliorer
par la suite. Par conséquent, le geste musical a de moins
en moins d’importance. Et d’ailleurs, pour les musiciens, c’est
de plus en plus le cas : on dispose plus en plus en plus de moyens
sophistiqués pour corriger une performance musicale "acoustique".
Concernant cette question
sur la recherche de la perfection, le matériel ayant évolué
au fur et à mesure des albums, Jean-Michel Jarre n’a pas
échappé à la tendance générale.
Il s’en est servi, tout comme les autres, pour essayer d’atteindre
un idéal. Cela dit, il n’est pas isolé. J’ai rencontré,
après lui, des gens qui occupent le devant de la scène
par leur notoriété – comme Michel Sardou, Marc
Lavoine, Patrick Bruel, récemment Laurent Voulzy
–, qui sont tous des gens très exigeants sur le résultat,
et très exigeants avec eux-mêmes, donc quelque part
très perfectionnistes. Depuis un moment, l’écart s’est
creusé entre la performance live et le produit très
sophistiqué de studio. Peut-être qu’en filigrane, on
peut y voir la différence entre l’éphémère
d’un concert, et l’éternel d’un disque…
P. B. : Pouvez-vous nous expliquer en quoi la sensibilité
d’un artiste peut se ressentir à travers l’étape du
mastering ?
M. G. : Le mastering, c’est la fin d’un processus, sa conclusion
: c’est un moment où on dépend totalement du mixage,
et c’est là qu’on peut entendre une sensibilité artistique.
Quand on parle de studio personnel ou de home-studio, le mixage
est fait souvent par les artistes eux-mêmes qui de plus en
plus, achètent leur propre matériel et font l’enregistrement
et le mixage à la maison. Pour faire un bon mixage, il faut,
en plus d’être garant du contenu artistique, avoir le goût
de l’orchestration sonore, une sensibilité supplémentaire
: le mixage, c’est un travail de musique, ni plus ni moins ! Savoir
bien mélanger les sons les uns avec les autres, mettre les
différents éléments à leur bonne place
dans un ensemble de sons…
Dans le cas d’un orchestre
symphonique, les instruments ont d’emblée leur place, le
mixage est fait directement, pour ainsi dire. C’est par contre un
processus totalement artificiel dans l’enregistrement de chansons,
d’autant plus si les accompagnements proviennent de sources électroniques,
qu’ils n’ont pas directement de réalité acoustique
ni de position acoustique.
Juste un petit exemple
: très souvent, les sons électroniques ont trop de
graves pour un mixage harmonieux. Si vous prenez une contrebasse
acoustique avec un micro, ces graves sont naturellement limités
– sauf si vous faites une prise très proche, en favorisant
le phénomène de proximité. Avec les instruments
électroniques, on n’a pas cette "autocensure" spectrale.
Et on doit être soi-même très vigilant pour se
dire : « Là, trop de graves, j’en retire », et
savoir quoi retirer…
La sensibilité
artistique doit être présente à tous les niveaux
avant le mastering. En tant que masteriseur, je reçois de
tout. Et je constate souvent que même avec peu de moyens,
on peut faire un travail très élégant. Je travaille
avec beaucoup de petits producteurs – je ne fais pas que gagner
ma vie avec des gens très connus. Je suis souvent en relation
avec des indépendants aussi bien de la région parisienne
que de la province, qui font presser cinq cents, mille disques,
des petites productions très intéressantes, et pleines
d’enthousiasme. Je pense d’ailleurs que cette activité des
petits producteurs est très utile pour la musique en général.
Quoi qu’il en soit, mon
rôle est de tirer le meilleur de ces travaux, que les mixages
soient réussis ou fassent preuve de moins d’expérience.
P. B. : Est-ce que vous pouvez nous donner une définition
de ce qu’est un ingénieur mastering, de ce à quoi
il sert dans l’industrie du disque ?
M. G. : En quelques mots – même s’il y aurait beaucoup
plus à dire : l’ingénieur de mastering, c’est celui
qui est le garant du son global d’un disque, dans le contexte de
ce que le public trouve dans les magasins… Il est le créateur
du son final d’un disque.
L’une des interventions
concerne le volume sonore gravé. Quand un disque est "moins
fort" qu’un autre, automatiquement, on a la sensation qu’il
est moins bon, ce qui bien sûr n’est pas forcément
le cas. Mais il n’empêche qu’un CD à un niveau trop
faible, donne une impression d’amateurisme.
Mais le mastering concerne
aussi la couleur sonore générale : trop de graves,
ou d’aigus, ou bien des médiums incorrects, peuvent aussi
nuire à la qualité ou au plaisir de l’écoute.
Lors des mixages, certains travaillent avec des enceintes trompeuses,
et ils se rendent compte à l’extérieur que le résultat
est très différent de ce qu’ils espéraient.
A nous de nous rendre compte de ce « décalage »
timbral d’un mixage et d’y remédier.
Un autre rôle essentiel
de l’ingénieur de mastering est de décider des traitements
appropriés pour qu’un mix soit intéressant dans des
conditions d’écoute moyennes – mini chaînes, niveau
d’écoute réduit – un vaste problème et un compromis
difficile !
En gros, l’ingénieur
de mastering a pour devoir de mettre le plus possible en valeur
le travail du mixage, et de le rendre le plus proche possible de
la production générale, dans un certain style musical,
bien sûr. En réalité, la quantité d’options
possibles fait de ce travail de « look sonore » une
intervention artistique.
J.-M. F. : C’est très intéressant : vous utilisiez
les termes d’ « orchestration sonore », ce qui met en
avant l’aspect vraiment musical que doit avoir en permanence à
l’esprit tout ingenieur de mastering qui se respecte, dans la mesure
où c’est finalement entre ses mains que repose la "crédibilité
sonore" du produit final.
M. G. : Bien sûr, mais évidemment le terme
d’ « Orchestration sonore » est plus approprié
pour l’étape du mixage, comme on l’a dit précédemment.
J’ai d’ailleurs un petit problème, au contraire de l’ingénieur
de mastering qui n’a pas fait de mixage – puisque j’en ai fait,
notamment celui de l’album « Chronologie », ou encore
« Hong-Kong » de Jean-Michel Jarre – je trouve
un peu frustrant d’entendre des améliorations possibles dans
un mix alors qu’il est trop tard. Ça demande une certaine
dose d’humilité pour en tirer le meilleur, malgré
cette envie inassouvie de faire soi-même quelques améliorations.
Mais je maintiens les
termes que j’ai utilisés tout à l’heure d’ «
orchestration sonore » : pour moi l’ingénieur du son
de mixage – qui n’est pas toujours le même que celui de l’enregistrement
dans les gros projets – est un véritable chef d’orchestre
sonore. D’ailleurs, certains ingénieurs comme Bob Clearmountain,
entre autres, ne font plus d’enregistrement : ils s’occupent uniquement
des mixages. Ils estiment que c’est là leur part de créativité
– ce que je comprends très bien.
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