Peter Gabriel : Le Magicien
Il est l’une des figures les plus marquantes de la scène
musicale internationale. Depuis plus de 40 ans qu’il compose, Peter
Gabriel a produit un nombre impressionnant de joyaux,
dans sa veine absolument inimitable. Il a travaillé avec
et pour quelques-uns des
plus grands artistes de la fin du 20è siècle. Alors
qu’il poursuit actuellement sa tournée du Growing Up Live
en Europe, avec trois dates en France prévues à Paris,
Lyon et Nice (le 28 Mai), retour sur l’histoire de cet artiste précurseur
dont l’imagination n’a d’égal que le talent…
C’est le 13 Février 1950, dans une clinique de Cobham,
dans le Surrey, non loin de Londres, que le petit Peter voit le
jour sous le signe du Verseau. Ce dernier détail n’a peut-être
aucune importance (surtout pour ceux qui ne croient pas en l’Astrologie),
mais il est tout de même intéressant de regarder le
profil de ce signe astral, car dans le cas de Peter Gabriel, il
semble que cette « science inexacte » ne se soit pas
trompée : « très sociable ; non-conformiste
; n'aime pas les conventions ; grande imagination ; original et
plein d'idées ; grand besoin de liberté ; aime tenter
des choses nouvelles ; aime communiquer avec les autres »…
Fils de Ralph et Irene Gabriel, il commence très tôt
la musique, sous l’impulsion de sa pianiste concertiste de mère
qui tient absolument à ce qu’il apprenne le piano. Mais c’est
un peu plus tard vers le hautbois, la flûte et la batterie
qu’il se dirigera. Peter commence à écrire mélodies
et chansons dès l'age de 12 ans ; c’est seulement quelques
années plus tard, à l’âge de 15 ans, qu’il fonde
son premier groupe, The Anon, avec le pianiste Tony Banks.
Et c’est l’année suivante, en 1966, alors qu'il étudie
au collège de Charterhouse, qu’il rencontre Mike Rutherford
et Anthony Phillips. Le nom de la nouvelle formation passe de The
Anon à The New Anon, pour devenir finalement The
Garden Wall.
Après un certain nombre de concerts et spectacles dans
leur région du Surrey, un producteur, Jonathan King, les
remarque et décide de les prendre en main. L’un de ses principaux
apports est de demander au groupe de se trouver, une fois encore,
un autre nom : c’est sur ses conseils que la formation prend le
nom de Genesis, juste avant d’être signée par
le label Decca pour l’enregistrement de leurs deux premiers singles,
« The Silent Sun » et « A Winter's Tale ».
On est en 1968, et Genesis est alors constitué de cinq musiciens
: Peter au chant, Tony Banks aux claviers, Mike Rutherford à
la basse, Anthony Phillips à la guitare et Chris Stewart
à la batterie. Ce dernier quittera rapidement le groupe et
sera remplacé par John Silver. Ce ne sera pas le premier
changement au sein de Genesis, pour le meilleur, comme chacun sait…
L’épisode Genesis est capital pour la carrière
de Peter Gabriel, mais c’est bien à ce dernier que cet article
est consacré et non au mythique groupe. Bref, en passant
sur les détails, de nombreux départs et remplacements
surviennent, voyant l’arrivée d’un autre batteur, John Mayhew,
le départ d’Anthony Phillips en 1970, puis le recrutement
d’un autre batteur (eh oui, encore un, mais celui-là sera
le bon !), un certain Phil Collins. Les succès commencent
et se succèdent, jusqu’à la sortie de The Lamb
Lies Down On Broadway en 1975, qui réjouit le public.
Genesis fait partie, avec Yes, King Crimson et Pink
Floyd, des inventeurs du rock dit « progressif »,
et les prestations du groupe sur scène sont mémorables.
Peter Gabriel n’y est pas pour peu de chose : ses déguisements,
ses maquillages et ses mises en scènes fascinent le public,
et révèlent le talent polyvalent de l’artiste et son
goût pour les innovations.
Certains estiment, avec le recul, que le départ de Peter
était inévitable, et souhaitable pour lui comme pour
le groupe, car ses prestations de « frontman »,
excellentes, déroutantes, subjugantes, avaient tendance à
effacer quelque peu celles de la formation dans son ensemble, alors
que lui en faisait et en voulait toujours plus. C’est sans doute
à cause d’un besoin de liberté et d’explorations personnelles
que Peter Gabriel, après le dernier concert de la tournée
de The Lamb Lies Down On Broadway en 1975, à Saint-Étienne,
décide d’informer médias et public qu’il quitte Genesis
pour se consacrer à une carrière solo.
Les quatre premiers album de ce nouveau départ seront
tous éponymes : il est d’usage de les numéroter, mais
ils ont chacun un petit surnom lié à leur pochette
qui permet de les identifer. Le premier, Peter Gabriel «
1 » (dit «car » : la pochette représente
un Peter Gabriel comme endormi derrière le pare-brise d’une
voiture) sort en 1977, avec l’aide du producteur de Bob Erzin. C’est
un véritable succès : Peter y mêle les genres
avec bonheur, et le titre « Solsbury Hill », que l’on
peut toujours entendre de temps en temps sur certaines stations
de radios, fait un tabac. En 1978 sort Peter Gabriel «
2 » (dit « scratch » : Peter griffe des deux mains
la photo même qui constitue la pochette), produit par Robert
Fripp, avec des titres comme « D.I.Y. » et « Mother
Of Violence ».
Deux ans plus tard, en 1980, Peter Gabriel sort son troisième
album, Peter Gabriel « 3 » (dit « melt
» : la partie gauche du visage de Peter semble être
une peinture en train de fondre et de se mélanger) : cet
album contient deux de ses plus grands succès, à savoir
« Games Without Frontiers », sur lequel on peut entendre
Kate Bush fredonner répétitivement (et de manière
absolument incompréhensible si on ne vous prévient
pas avant - ceux qui connaissent la chanson savent bien de quoi
il retourne, et ont dû longtemps de demander ce qu’elle racontait)
la phrase « Jeux sans frontières », et «
Biko », chanson-hommage à l'activiste anti-apartheid
Sud-Africain (et Noir, s’il est besoin de le préciser) Steven
Biko, mort assassiné en 1977. Peter Gabriel «
3 » fera l’objet d’une sortie en langue allemande (comme plus
tard Peter Gabriel « 4 »).
1982 est l’année qui voit la création du WOMAD,
le World Of Music, Art and Dance
festival, projet de très grande envergure qui a pour but
de promouvoir l'art, la culture et l'éducation traditionnelle
et contemporaine dans une optique très universaliste : Peter
a beau y mettre le meilleur de lui-même, toute son énergie
et son inventivité, le WOMAD est largement déficitaire,
pécuniairement parlant, avec plusieurs milliers de dollars
de pertes (le WOMAD est néanmoins édité chaque
année depuis lors, malgré des débuts difficiles).
Ce qui n’empêche pas l’artiste, quelques semaines plus tard,
de remonter sur scène en compagnie de ses ancien partenaires
de Genesis, Banks, Ruttherford et Collins, dans un concert-retrouvailles
donné, le temps d’une soirée, à Milton Keynes…
Dans la même période, Peter sort son quatrième
album (éponyme comme les trois précédents),
Peter Gabriel « 4 », mais auquel il sera contraint
de donner un titre pour la vente aux États Unis, qui sera
Security (ne cherchez pas de rapport avec la pochette, parce
qu’il n’y en a pas !) : il semblerait en effet que la maison de
disques qui commercialisait l’album sur le territoire américain,
Geffen Records, eût trouvé plus « rassurant »
pour le public que ce quatrième opus portât un titre…
« Rassurant » a donc été le titre, mais
pour ce qui est de l'atmosphère de cet album, on est loin
du compte, car c’est sans doute le plus sombre, le plus inquiétant,
le plus chargé de tribalisme brut et effrayant de tous les
albums de Peter Gabriel. Plus exotique aussi, forcément.
Le titre d’introduction de Security, « The Rhythm Of
The Heat », est conçu comme une incantation lente,
avec un climat pesant et oppressant qui aboutit à un climax
de percussions (uniquement des peaux, car Peter a décidé
de bannir cymbales et autres pièces métalliques lors
de l’enregistrement du disque) et de cris semblant provenir des
tréfonds de l’âme humaine. Les titres phares de cet
album sont « Shock The Monkey » et « I Have The
Touch », qui seront classés parmi les meilleures ventes
de 1982, et inspireront bon nombre d’autres artistes. Peter Gabriel
- Security est considéré par certains simplement
comme LE meilleur album de l’artiste…
Le premier album live de la carrière solo de Peter, «
Peter Gabriel plays live » sort un an plus tard, en 1983,
mélange d’enregistrements effectués lors de sa tournée
aux USA et au Canada. Quelques années plus tard, en 1985,
Alan Parker fait appel à lui pour composer la bande
originale de son nouveau film, Birdy, un drame psychologique
lié à la guerre du Vietnam avec Nicolas Cage et
Matthew Modine : le résultat est tout à fait
génial, et la musique aux sonorités électroniques
de Peter donne au film un cachet très particulier, à
la fois conforme à l’esthétique très «
années 80 » du film et hypnotisante comme les séquences
hallucinées servies par Modine.
C’est en 1986 que Peter Gabriel sort son septième album
(si l’on compte son premier live et la BO de Birdy) : So,
qui sera un véritable triomphe public (le premier) et un
raz de marée commercial, avec plus de trois millions d'exemplaires
vendus rien qu’aux États-Unis. Il faut dire que le sieur
Gabriel a su s’entourer (c’était vrai pour les albums précédents,
cela n’explique pas tout) pour réaliser cet opus particulièrement
génial : des pointures telles que les batteurs Manu Katché
et Stewart Copeland (l’ancien batteur de The Police), le
guitariste Nile Rodgers, le bassiste Tony Levin et le producteur
Daniel Lanois. Avec So, il retrouve un peu cette «
froideur » - pourrait-on dire - toute particulière
qui conférait à ses premiers albums leur atmosphère
si inimitable. Le premier extrait, « Sledgehammer »
se positionne en première position du Billboard et remporte
le prix du meilleur clip vidéo : un grand moment que ce bijou
réalisé par Stephen Johnson, où Peter se mêle
à différents modelages et paintings dans une hystérie
de couleurs animée en mode image par image et qui a nécessité
7400 prises distinctes ! À l’opposé, l’on trouve le
sublime « Don’t Give Up », en duo avec Kate Bush,
une sorte de complainte lente, obsessionnelle, très harmonieuse
et mélancolique.
Le succès commercial de So donne pas mal de latitude
financière à Peter Gabriel. Après avoir, en
1989, travaillé à la bande original du film La
Dernière Tentation du Christ de Martin Scorcese,
d’après le livre de Nikos Kazantsakis (l’album
résultant est le fabuleux Passion, dans lequel Peter
avoue lui-même avoir dépassé le cadre stricte
du film, certains titres n’y étant pas entendus et n’étant
présents que sur le disque), il crée la même
année son propre label, qu’il nomme judicieusement «
Realworld », et dont la vocation avouée est
de promouvoir les « musiques du monde ».
Après un Best-Of, Shaking The Tree, sorti en 1990,
Peter Gabriel revient en 1992 avec un nouvel opus, Us, un
album dans la lignée de So bien que très empreint
du travail réalisé sur Passion. Les titres
« Steam » (de la veine de « Sledgehammer »)
et « Digging In The Dirt » (peut-être à
rapprocher de « Game Without Frontiers » croisé
avec « In Your Eyes », ce titre remporte deux MTV Awards
et un Grammy pour le meilleur clip musical) remporterons un bon
nombre de prix, et l’ensemble a une sonorité particulièrement
étudiée, très « World Music »,
mais dans le bon sens du terme. La tournée mondiale qui suivra,
en 1993-94, sera absolument époustouflante, avec une mise
en scène grandiose et particulièrement technique de
Robert Lepage, où Peter apparaît à un endroit,
puis disparaît, pour réapparaître encore ailleurs
grâce à une scène truffée de trappes
diverses et variées. Cette tournée magnifique constituera
le contenu du second live de Peter, Secret World Live.
Puis vient le temps des projets « multimédias »
et protéiformes : Peter lance deux CD-Roms. Le premier, XPplora
1, paru en 1994, est un CD-Rom interactif qui nous plonge dans
l'univers de Peter Gabriel : des éléments de sa biographie,
de sa musique, quelques clips avec « making-of’s » des
tournages et détails sur leur conception, la possibilité
de mixer un morceau de musique, de découvrir WOMAD ou encore
d’écouter de la World Music (« made in RealWorld »,
bien sûr !). Le second, EVE, un autre CD-Rom interactif
sorti en 1997, a été salué par la critique.
Le thème : « Le Paradis a été perdu.
Le monde est couvert de boue. Vous pouvez voyager à travers
un paysage changeant et mystérieux, vous lancer dans la composition
de morceaux musicaux, vivre des expériences artistiques et
résoudre des énigmes, tout cela dans un seul et unique
but : trouver EVE et retourner au Paradis ». Vaste programme,
pour une réalisation très aboutie bien qu’un peu déroutante
par moments.
En 1999, Peter crée un spectacle musical, Ovo,
qui sera donné au Millenium Dome de Londres, lieu construit
« sur mesure » pour célébrer le nouveau
millénaire (pour avoir eu l’occasion de le voir, ce Dome,
je peux dire que ça n’était pas franchement beau,
vu de dehors… Mais bon, beaucoup ont pensé la même
chose de la Tour Eiffel au temps de son édification, et pourtant…).
Dans le même temps, il invente puis fonde, avec le gourou
anglais des nouvelles technologies Charles Grimsdale, « OD2
» (« On Demand Distribution » système
de distribution musicale à la demande pour l’internet) qui
prend de vitesse les majors du disque pour s'imposer comme le premier
grossiste numérique de musique en Europe ! Au passage, on
remarquera l’amour de Peter Gabriel pour les jeux de mots : «
OD2 » est à prononcer « oh-di-tou »,
ce qui, avec un certain accent anglais
et dans la vitesse, rappelle fortement le terme « Oddity
», « singularité » en français (il
y a fort à parier que si la marque « ODT », carrément
prononcé « oh-di-ty », avait été
libre, Peter l’aurait choisie, mais un jeu vidéo porte malheureusement
déjà ce titre…).
Trois ans plus tard, en 2002, il compose la bande originale du
film australien Le chemin de la Liberté (Rabbit-Proof
Fence) de Phillip Noyce, qui conte l'histoire vraie de
trois petites filles aborigènes enfuies d'une mission pour
retourner chez elles à pied, à plus de 2000 kilomètres
dans le Bush australien, en suivant l’immense clôture qui
coupait l’Australie en deux parties, celle où l’on élevait
des moutons et celle où l’on élevait des lapins… La
même année, il revient sur le devant de la scène
musicale avec son album Up, un opus plus profond, plus noir,
dont le thème majeur est la mort. Le titre « The Barry
Williams Show » est une critique particulièrement violente
portée sur la télé-réalité (le
« Jerry Springer Show », particulièrement) et
sur ses dangers psychologiques, dont le clip, réalisé
par Sean Penn, est un petit bijou. Dommage que le manque
de promotion ait été si navrant : le clip n’a pas
été diffusé en France, et le single n’est vraiment
pas évident à trouver ! Cet album est actuellement
l’élément moteur d’une tournée mondiale, le
Growing Up Live, mis en scène par Robert Lepage (on
ne change pas une équipe qui gagne), et qui va passer par
trois fois par notre beau pays (qu’affectionne beaucoup Peter Gabriel,
soit dit en passant…).
Un nouvel album, I/O (une allusion technologique, où
l’on se rend compte que, quitte à mettre un titre à
ses albums, Peter Gabriel préfère faire court, entre
So, Us, Ovo, Up et ce petit dernier),
est paraît-il en préparation, mais il serait bien difficile
de prévoir quand il sortira, surtout si l’on se rappelle
les dates perpétuellement repoussées de la sortie
de Up ! En tout cas, espérons qu’il est pour très
bientôt !!!
Une vie bien remplie, une vie dédiée à
la musique et à la création sous toutes ses formes.
Une vie loin d’être finie, et une veine loin de se tarir.
L’esprit précurseur, le génie visionnaire de Peter
Gabriel, son talent et son goût pour l’expérimentation
en ont fait pour ainsi dire l’inventeur de la World Music (dans
le bon sens du terme, encore une fois : il a été le
premier à véritablement utiliser des instruments traditionnels
et des « samples » de musiques ethniques sans les formater
aux standards occidentaux), et une sacrée alternative à
Jean-Michel Jarre pour ce qui est des innovations
sonores liées aux technologies. Il est le premier artiste
européen à avoir recouru au Fairlight CMI, machine
de science-fiction pour l’époque puisqu’elle permettait de
dessiner des sons sur un écran, d’y afficher la musique sous
forme de partition, et servait dans le même temps de sampler
! Jarre lui aussi acquerra un Fairlight CMI, de même,
un peu plus tard, qu’un certain Daniel Balavoine (qui
lui bénéficiera d’une version un peu plus moderne
d’emblée, le Farlight CMI II X), fortement inspiré
par un Peter Gabriel qu’il admirait beaucoup (la réciproque
était vraie), notamment pour son « Pour La Femme Veuve
Qui S’Éveille »…
Il fait aujourd’hui la nique aux majors en les devançant
sur le marché de la distribution de musique en ligne à
la demande, et il n’a pas fini de nous étonner ! Quand un
magicien s’en mêle…
Site officiel :
http://www.petergabriel.com
Dates des passages en France, tournée « Growing
Up Live » :
Paris : 14/05/2003
Lyon : 27/05/2003
Nice : 28/05/2003
Discographie
:
Peter Gabriel « 1 » - 1977
Peter Gabriel « 2 » - 1978
Peter Gabriel « 3 » - 1980 [Ein Deutsches
Album (Version Allemande) - 1980]
Peter Gabriel « 4 » (Security) - 1982
[Deutsches Album (Version Allemande) - 1982]
Plays Live (Highlights) - 1983
Plays Live (double album) - 1983
So - 1986
Shaking The Tree (compilation) - 1990
Us - 1992
Revisited (compilation) - 1992
Secret World Live (double album) - 1994
Ovo / The Millenium Show - 2000
Ovo (réédition commerciale) - 2000
Up - 09/2002
BOFs :
Birdy (BOF Birdy, A. Parker) -- 1985
Passion (BOF La Dernière Tentation du Christ, M.
Scorcese) - 1989
Long Walk Home (BOF Le Chemin de la Liberté, P.
Noyce) - 2002
Multimédia :
XPlora 1 - 1994
Eve - 1997