Interview : Fish
C’est dans un hôtel du Xème arrondissement
de Paris que j’ai rendez-vous avec une des légendes du rock
progressif. Ancien leader de Marillion, Fish mène
une carrière solo chaotique, mais non dénuée
d’intérêt. L’occasion d’évoquer la sortie de
son nouvel album : « Field of Crows » (Musea).
Eric A : Merci Fish d’être avec nous.
Fish : J’ai profité de l’opportunité d’être
à Paris pour cette interview. Je n’avais jamais auparavant
joué sur scène dans Paris même. Nous avions
un jour libre après ce concert et Musea et moi nous avons
décidé de faire la promotion de mon nouvel album…
Tu as joué hier soir au New Morning ?
Oui, et avant cela, plusieurs concerts à Londres. Ce sont
des shows importants, avec beaucoup de gens de la presse, donc il
faut donner encore plus sur scène. Tu ne peux pas te la jouer
relax. Londres puis Paris sans aucun jour entre, je ne te dis pas
l’état de ma gorge aujourd’hui !
Tu sors donc ton nouvel album « Field of Crows ».
Quelle a été ton approche pour ce disque ?
Je devais faire un nouvel album. Je ne voulais pas avoir une
approche traditionnelle : Tu sais, écrire une cinquantaine
de chansons comme une fourmi laborieuse… J’ai déclaré
aux musiciens que nous allions créer 70 minutes de musique
en laissant venir toutes nos idées et voir le résultat.
Certains musiciens n’aiment pas cela, mais Bruce et moi -Bruce Watson
de Big Country- nous nous sommes compris parfaitement. Quand c’est
une bonne chanson tu le sens tout de suite. Quand nous enregistrions,
nous faisions une première chanson, nous étions dans
le champ (field). Après nous jouions une nouvelle chanson
et nous arrivions à un portail, du portail nous prenions
une petite route, une autre route, puis un sentier, etc.… Nous plaisantions
avec les musiciens « où sommes nous ? nous sommes de
retour dans le champ, je sens l’odeur des plumes ! » (rires).
Exactement, d’ailleurs sur la couverture tu marches à
travers tes paroles.
Tout à fait. C’est une histoire vieille de plusieurs siècles.
Le gars se bat, se fait avoir, trahir, fait des erreurs, sombre
dans l’alcool, les femmes ou dans ce que tu veux, il se retrouve
en prison et il pleure « Mais qu’est-ce que j’ai fait ? Ce
n’est pas de ma faute » et une voix lui répond «
Si, c’est de ta faute et tu en es là parce que tu as fait
les mauvais choix » . Alors il réalise que ce qu’il
a laissé derrière était le meilleur de lui-même.
Il retourne et l’album finit sur la tombe d’un homme au premier
plan, cette tombe pourrait être celle de son fils et alors,
il comprend le cycle. C’est une très très vieille
histoire…
J’ai vu que Bruce Watson de Big Country joue sur ton album.
Il y fait un superbe travail.
Oh, Bruce est un super guitariste, je le connais depuis des années.
Il habite à une demi-heure de chez moi. Il a joué
sur un précédent album, m’a également accompagné
sur scène. Nous nous sommes re-rencontrés récemment...
Franck Usher est aussi excellent guitariste pour les solos, mais
ce n’est pas vraiment un songwriter et il n’est pas toujours à
l’aise dans les guitares rythmiques. Je voulais un guitariste rythmique
hors pair. J’ai donc dit à Franck et à Steve -mon
bassiste-, « Appelons Bruce Watson ».
En fait tu as aussi co-écrit les chansons avec Bruce.
Oui, Franck a participé aux arrangements, mais Bruce a
été mon partenaire principal pour la composition.
Tony, mon clavier a fait quelques bouts, mais j‘ai surtout écrit
avec Bruce. Cela nous a pris du temps pour écrire, toutes
ces routes et ces chemins. Mais une fois les chansons écrites,
l’enregistrement est allé si vite ! C’était incroyable
!
Tu as enregistré ce disque chez toi, dans ton propre
studio ?
Ouais, j’avais tout le groupe chez moi, on a vécu tous
ensemble, même si parfois c’était comme une vraie bande
de gosses. Je ne t’en parle pas ! Elliot Ness a produit l’album.
Il a fait un super boulot car il comprend parfaitement ce que je
veux et ce que ma musique réclame. Tu sais, je ne suis pas
toujours facile, je suis très méticuleux, mais Elliot
connaît ma manière de bosser et il a produit l’album
avec beaucoup de talent. Nous avons enregistré en digital
chez moi et nous sommes allés mixer à Glasgow sur
SSL avec les compresseurs adéquats. Puis nous l’avons donné
à Calum Malcom pour le mastering qui l’a mis sur sa NEVE,
c’est la table originale qui était à Abbey Road :
Alors là, tu as toute la chaleur et la profondeur de l’enregistrement.
Dans ta chanson « Numbers » tu parles des chiffres
qui régissent nos vies aujourd’hui. Que veux-tu dire par
là ?
J’aime écrire certaines paroles en suivant des thèmes,
comme des exercices. Pour « Zoo Class » par exemple,
je me suis dit, je ne vais faire référence qu’à
des animaux. L’autre chanson dans ce style est « Numbers ».
Aujourd’hui quand tu regardes les nouvelles à la télévision,
tout n’est que chiffres et statistiques. Depuis la guerre en Irak,
que l’on pourrait appeler la guerre du golfe numéro 2 ou
la guerre du pétrole numéro 1, ce ne sont que des
chiffres. Ils ont telle et telle quantité de missiles, d’ogives,
d’anthrax . Il y avait aussi les 2 tours de New York, le 11/9,
les avions 727. Des chiffres, des chiffres, des chiffres, et en
fait, à la fin de tout cela tu ne sais plus qu’est-ce qui
est vrai…
Tu es entrain de tourner en Europe. Vas-tu faire des concerts
aux Etats-Unis ?
J’aimerais bien, mais premièrement une tournée
là-bas me coûterait très très cher, trop
sans doute. Sans compter l’argent à rétrocéder
aux clubs. Et deuxièmement je ne suis pas toujours d’accord
avec la politique menée actuellement aux Etats-Unis et j’aurais
du mal à ne pas le dire. Donc je ne sais pas si je serais
vraiment le bienvenu là-bas (rires). Mais c’est dommage car
il y a des gens fantastiques aux Etats-Unis mais leur gouvernement…
Je ne sais pas. Nous devons nous interroger, nous ici à l’Ouest,
sur ce que nous sommes en train de faire.
Oui, tout à fait… Et sur une note plus légère
maintenant, quels sont tes projets ?
Je vais travailler sur un projet de cinéma. Je suis sur
une idée de script en ce moment. J’ai besoin de prendre un
peu de recul par rapport au music business : Si tu regardes de près
les pop-stars de maintenant, je veux dire des gens comme Britney
Spears, tu peux voir les fils au-dessus d’eux qui les animent !
De ton côté, tu es un artiste indépendant,
tu as ton propre label.
Je ne veux plus traiter avec les majors. Si tu regardes les Awards
anglais décernés cette année, il y en a eu
cinq, un pour chacune des principales maisons de disques. Je ne
veux plus participer à cela. Tu vois, j’ai adoré jouer
hier soir à Paris, c’était vraiment géant.
C‘est cela qui est important.
Tu prépares donc un film ?
Oui, il a eu tellement de films superbes récemment, mais
il n’y a pas eu beaucoup de films politiques. Au cinéma,
tu peux beaucoup plus creuser un sujet que dans une chanson ou même
dans un album. Tu peux créer des personnages, faire des retours
en arrière. Je travaille en ce moment sur un script qui s’appelle
« The Raven ». Cela se passe sur fond de terrorisme.
L’histoire débute en Bosnie où un gars est chargé
de mettre des mines au hasard, comme un peu les tireurs de Washington.
Ces mines sont toutes petites et indétectables. C’est un
scénario avec un message bien sûr, mais en même
temps c’est un film d’action. Ensuite les deux personnages principaux
se poursuivent à travers le monde. Ce sont des gens instruits
et intelligents. Tu sais, j’étais en Bosnie, j’y ai fait
des recherches et je connais là-bas des gens qui en savent
beaucoup sur ce genre d’histoire. Raconter cela est très
difficile dans le cadre d’un disque, par contre au cinéma.
Je vais y travailler cet été. C’est un projet passionnant
!
Super ! On attend le film avec impatience. Encore merci
Fish pour cette interview et bonne chance avec cet album.
Merci beaucoup. J’ai été très content de
parler avec toi.