Nightfall : I am Jesus
(Black Lotus/Adipocere)
Ce sixième album de Nightfall est… un concentré
de Nightfall. Il offre une synthèse réussie de tous
les éléments qui, jusqu’alors, avaient permis au groupe
grec de sortir des ténèbres pour évoluer d’un
métal paroxystique vers des expérimentations plus
heavy-électro. Mais on retrouve surtout cette symbiose entre
une virulence diabolique (bien que Nightfall soit très, très
loin des clichés satanistes) et un sens de la mélodie
raffinée et inquiétante. Ceux qui aiment à
la fois Sup et (feu) Emperor ne resteront pas de glace.
Pour être franc, je n’ai pas simplement écouté
les précédents opus du groupe. «Athenian
echoes» fait partie de mon Panthéon (facile, celle-là…)
personnel et m’a ouvert, de concert avec «The gallery»
de Dark Tranquility, à ces étendues où la recherche
mélodique rencontre son complément, son âme
damnée, dans un mariage sismique avec la violence rythmique
et les voix de cancéreux agonisant. Où l’on comprend
que la brutalité, jusque dans le chant guttural, est capable
de noueuses variations et d’une grande richesse émotionnelle,
tandis que les aspects les plus évidemment sensibles de la
musique sortent renforcés de cette confrontation entre forces,
a priori, antagonistes.
«I am Jesus», titre qui pourrait paraître
pompeux, renvoie aux thématiques chères à Nightfall,
notamment les interrogations sur la concordance entre ses pensées
et ses actes. Il ne s’agit donc pas de la pompeuse affirmation d’un
messianisme musical, mais bien d’un message que l’on pourrait traduire
ainsi : chacun est son propre dieu, à condition de suivre
sa volonté propre et de ne pas bêler au milieu du troupeau,
sur le chemin du grand abattoir final.
Dès le premier morceau, avec son intro orchestrale emballée
par la rythmique, c’est l’esprit de «Lesbian show»
(titre d’album qui fut trop pris au premier degré alors
qu’il visait, selon le chanteur/bassiste Efthimis Karadimas, à
pousser les auditeurs à s’interroger sur les raisons qui
faisaient que certaines images provoquent une réaction de
rejet/attirance…) qui prédomine. Celui d’un métal
travaillé, mais noir et agressif.
La voix exprime une palette où se détachent le
dégoût, la peur, le désespoir, la force, l’instinct,
en même temps qu’une étrange attraction, quasi sensuelle,
pour «le côté sombre de la force». Les
amateurs des voix aiguës du heavy-speed à la Nightwish
ou Hammerfall peuvent prendre leurs jambes à leur cou!
Les guitares créent une tension mélodique continue,
par opposition à la batterie lourde, pesante, mais jamais
uniforme. Nightfall fait partie de ces rares groupes qui accordent
une attention primordiale à la batterie. Ce qui ne se résume
pas à de nombreux breaks mais s’exprime aussi par la distribution,
d’une part, entre le marquage rythmique, l’accroche binaire et,
d’autre part, la partition autonome des fûts et des cymbales,
mais procédant toujours d’une mise en valeur réciproque
avec les autres instruments (y compris le clavier ou la voix). Pour
la vitesse, les mid-tempo (selon les critères du métal…)
restent en avant, avec parfois des passages de double pédale
en background.
Enfin, les passages lancinants ne sont pas chiants: ils semblent
ouvrir la voie, vouloir percer la boîte crânienne pour
y incruster les sensations véhiculées par la musique.
Pas besoin d’appuyer sur la touche «extra bass» de votre
chaîne.
Une consanguinité improbable
Ce qui pourrait vite devenir par trop oppressant possède
un scabreux effet hypnotique, grâce au travail extrêmement
soigné du moindre son, de chaque intervention de clavier,
de la façon dont chaque partie de chaque instrument fait
échos aux autres.
Ce n’est pas une mince affaire que de donner des points d’ancrage
à qui n’a jamais posé une oreille sur Nightfall. Du
death? Il y en a. Du heavy? Il y en a. Du trash? Il y en a. Du doom?
Il y en a. Et aussi des pincées de claviers 70’s, de riffs
que l’on appellerait aujourd’hui stoner, des sons électroniques
(beaucoup plus discrets toutefois que sur «Diva futura»,
le précédent album), des incrustations ethniques ou
psychés, et des touches qui ouvrent des échappatoires,
donnent de la lumière, de l’espace, avant de replonger.
En un mot : «I am Jesus» s’avère à
la fois moderne et très personnel, tout en s’appuyant sur
des bases parfaitement intégrées et d’une solidité
inébranlable.
«I am Jesus» est un album exigeant. Les mélodies
sont moins évidentes que par le passé ou, du moins,
demandent plus d’attention, de compréhension de la structure
de chaque morceau. Elles ressortent surtout par la façon
dont elles s’intègrent dans un ensemble. Elles accrochent,
mais sont impossible à fredonner!
En un sens, Nightfall a produit là son album le plus suggestif.
Celui qui, après s’être ingénié des années
durant à montrer la consanguinité improbable de la
mélodicité et de la violence, trouve enfin la formule
qui la traduit au mieux (tout simplement parce qu’elle en procède),
et qui s’exprime plutôt dans un rapport sensibilité/intellect.
C’est, aussi, ce qui peut rebuter. «I am Jesus»
apparaîtra trop travaillé à certains. Pas assez
direct. On lui reprochera un manque de prise de risque, en combinant
les recettes qui ont fait le succès de «Athanian
echoes» (1995), «Lesbian show» (1997)
et «Diva futura» (1999). Ou de ne pas proposer
d’avancée dans l’univers musical de Nightfall, ce que le
groupe s’était ingénié à faire à
chaque album jusqu’ici.
Disons que, cette fois, au lieu de défricher, et sans
céder une once de terrain aux modes, Nightfall a creusé.
Qui oserait parler d’album commercial, facile? Nightfall s’est arrêté,
a rassemblé ses forces et les a transcendées pour
ce qui, au final, s’avère l’œuvre qui exprime sans doute
le mieux l’objectif de son mentor. Il sera d’ailleurs très
intéressant de voir si Efthimis, ayant posé ce jalon,
tentera de creuser plus profond encore ou prendra un nouveau chemin,
en conservant à l’esprit ce repère inamovible.
Car Nightfall est son groupe. Les autres membres l’ont quitté
après «Diva futura». Et «I am
Jesus» a été enregistré après
la brouille avec Holy Records, mais avant de trouver un nouveau
contrat avec Black Lotus. Pourtant, rien de cela ne se décèle
sur «I am Jesus», qui poursuit l’édification
d’une beauté monstrueuse et ambiguë, à l’image
des gargouilles des cathédrales.
PS : Malgré tout le bien que je pense de Nightfall, cet
album n’est peut-être pas le meilleur pour découvrir
le groupe pour ceux qui n’ont aucune habitude de ce style. Pour
les non-métalleux, on conseillera donc d’abord «Diva
futura» (mélodique, heavy et électro, avec
une voix moins barbare…), voire simplement le EP préalable
«Electronegative». Et, pour les extrêmes-métalleux,
«Athenian echoes» (rythmes ultra-rapides, voix
caverneuse, ornements ethniques et au clavier, mélodies fabuleuses).