De l’esclavage au rap : historique du jazz
vocal.
Avant d’aborder les festivals de jazz dans les Alpes-Maritimes,
une petite révision s’impose… Le jazz est un genre musical
tellement vaste qu’il ne serait possible d’énumérer
et d’expliquer chaque tendance qui le composent sans sombrer dans
un inventaire aussi rébarbatif qu’inutile. Je vous propose
donc de prendre comme point de départ les "noires années"
de l’histoire des USA, celles de la préhistoire du jazz vocal,
pour ensuite survoler les différents courants musicaux qui
en découlent.
Les prémices du jazz sont sombres, c’est le terme, avec
l’esclavage et la traite des Noirs déportés principalement
aux Etats-Unis pour servir de main d’œuvre dans les champs. S’en
suit la dispersion des ethnies ainsi qu’un véritable génocide
culturel : interdiction de parler sa langue natale, de pratiquer
son culte, de perpétuer les traditions, etc. D’ailleurs,
tous les objets africains, instruments de musique y compris, seront
confisqués et détruits. Cependant, les coutumes perdurent
dans une clandestinité presque subliminale et la musique
des esclaves conserve cette consonance africaine. Sa première
émanation réside dans les work songs (chants
de travail) et les field hollers (cris rythmés dans
les champs). Très vite, ces chants se retrouveront au sein
des églises noires pour donner naissance à deux nouveaux
courants sacrés : le Spiritual, que l’on taxera, racisme
oblige, de Negro spiritual (d’ailleurs ce terme est toujours
employé de nos jours, ne m’en veuillez pas si je ne l’utilise
pas !), et le Gospel. Les chants sont ponctués d’une
danse frénétique et de cris directement issus du folklore
africain, amenant les participants à un état de transe
individuelle puis collective.
C’est probablement aussi vers cette époque que naît
le blues, et il est étonnant de constater que le mouvement
le plus authentiquement noir-américain se soit répandu
en s’intégrant à la tradition blanche la plus raciste
qui soit, celle du minstrel show (le spectacle des ménestrels),
sorte de théâtre ambulant où de pseudo-comédiens
blancs grimés de cirage singeaient la vie des Noirs dans
les plantations du sud.
Entre ces genres divers il existe certains points fondamentaux
qui formeront l’essence même du jazz dans les années
à venir : l’utilisation des blue notes (altérations
mélodiques infimes) et celle, de manière très
frustre, de la syncope (accentuation rythmique des temps
faibles).
Cela va se généraliser et se systématiser
dans le ragtime, première musique universellement
populaire jouée par les Américains noirs depuis leur
affranchissement en 1865. Ses interprètes sont généralement
des pianistes accomplis de formation plus ou moins classico-européenne
(ex : Scott JOPLIN, Jelly Roll MORTON). Ils laisseront de nombreuses
traces écrites et influeront les grands compositeurs du début
du siècle dernier (Debussy, Satie, Stavinski, Ravel). Mais
ce n’est ni du chant (premier courant musical influent non-chanté
aux Etats-Unis) ni du jazz puisqu’il n’y a aucune place laissée
à l’improvisation !
L’histoire du jazz débuta donc le 26 février 1917,
date à laquelle l’Original Dixieland Jazz Band enregistre
la première piste de jazz, elle non plus sans partie chantée,
rejetant dans la pénombre tout ce qui précéda.
Désormais, l’histoire du jazz sera celle de ses disques,
trace érigée en tant que preuve d’un moment "irreproduisible"
(NDLR : voir article « Le jazz est-il réservé
à une élite ? »).
Le jazz vocal connaîtra une évolution relativement
indépendante de celle du jazz instrumental, bien que les
deux progressions ne puissent être totalement isolées.
Nous avons vus que les work songs ont donné naissance
au Spiritual et au Gospel. L’influence de la musique sacrée
sera primordiale pour la suite, notamment, et c’est assez paradoxal,
avec la genèse de la musique profane dont Billie HOLIDAY
et Ella FITZGERALD restent les emblématiques représentantes.
Elles auront élevées le scat (technique de
chant à base d’onomatopées inventé par ARMSTRONG
un lendemain de cuite alors qu’il avait oublié toutes les
paroles de son répertoire !) au rang d’art suprême.
Les hommes se tourneront plutôt vers un rôle d’entertainer,
associant musique, danse et spectacle comique (ex : Cab CALLOWAY)
ou de crooner, les célèbres chanteurs de charme
des radios des années 40 (ex : Nat King COLE, Franck SINATRA…).
Mais la plus profane des musiques profanes fût, malheureusement
pour les saintes Mahalia JACKSON ou Sister Rosetta THARPE, la soul
music dont la simple évocation des noms de Ray CHARLES,
Aretha FRANKLIN ou James BROWN me dispensera d’analyses futiles.
Dans les années 70, La soul éclate en trois mouvements
distincts : le R&B (Rhythm and Blues) qui n’est que de
la soul additionnée d’instruments électroniques (ex
: Stevie WONDER), le disco (sans commentaire) et le funk.
Ce dernier mouvement fût une réaction radicale et agressive
aux dérives commerciales des deux courants énoncés
précédemment. Son influence sur le jazz contemporain
est considérable.
Pourtant, sa durée de vie dans ce qu’il avait de plus
riche et productif ne dura qu’une dizaine d’années tout au
plus, puisqu’il fût "récupéré"
par l’industrie mercantile et dans le même temps délaissé
par les puristes qui lui préférèrent une forme
musicale plus primitive et inventive issue des ghettos : le rap.
Nous pouvons affirmer que le rap fait partie de l’univers jazz
du moment qu’il émane d’une véritable recherche improvisée,
à la fois instrumentale et vocale, ce qui fut le cas à
ses débuts. C’était le temps du scratch, des sound-systems,
des DJs (au sens noble du terme), des joutes verbales qui versifiaient
l’argot de rue, essence même de la culture afro-américaine
et que l’on appelait le "jive" durant la première
moitié du siècle.
La soul (et plus tard le R&B) sera quant à elle la
source d’influence majeure de certains musiciens blancs fougueux
qui prendront à leur compte le style criard et profondément
binaire d’artistes noirs de l’époque. On abandonne le piano
pour la guitare électrique, on édulcore la musique
dans le but de la radiodiffuser, un coup de baguette magique du
King … et hop ! …le rock est né ! De la culture jazz,
le rock conservera ses grands rushs d’improvisation lors des concerts.
Il est à noter que le but de cette rétrospective
n’est en aucun cas d’essayer de démontrer une quelconque
supériorité du jazz envers les autres courants musicaux.
Certes, le jazz reste le genre parent de bon nombre de tendances
contemporaines, mais celles-ci ne sauraient être la simple
résultante d’un progrès jazzistique annoncé,
ce serait faire injure aux autres musiciens que d’affirmer de telles
sottises. De plus, si le jazz a été l’instigateur
de ces courants, ces derniers se sont ensuite affranchis pour évoluer
indépendamment et, en juste retour, influencer le jazz contemporain.
Nous l’avons vu avec le funk, ce fut également le cas avec
le rock et, aujourd’hui, le rap et les musiques électroniques
deviennent le moteur, la grande perspective évolutive du
jazz de demain.
Le jazz ne s’oppose pas aux autres genres musicaux, il les rassemble.
Merci à Gérald ARNAUD et Jacques CHESNEL pour
la richesse de leur ouvrage « Les grands créateurs
de jazz » (Bordas).