Gérard Darmon : Au Milieu
de la Nuit
(Columbia / Sony Music)
Gérard Darmon chante. Oui, il chante pour un
oui ou pour un non, et ça ne date pas d’hier. Seulement,
il a fallu attendre La Cité de la Peur, le film de
Les Nuls, pour qu’il fasse profiter le public de cet autre talent
dans une interprétation désormais célèbre
de La Carioca en duo avec Alain Chabat. Puis quelques
années encore pour l’entendre remettre ça, toujours
dans un registre humoristique, dans Le Cœur des Hommes de
Marc Esposito, où il interprète une version «
libre » de Guantanamera (pour préserver les
âmes sensibles, je ne dévoilerai pas que cette reprise
porte le titre de « Gouine Ta Grand-Mère », au
risque de passer sous le boisseau la drôlerie de la chose)
aux côtés de Marc Lavoine, Jean-Pierre Darroussin et
Bernard Campan. Avec Au Milieu de la Nuit, Gérard
Darmon concrétise un potentiel et un goût manifestes
pour l’art de la chanson…
On ne présente plus le comédien « Gérard
Darmon », figure incontournable du cinéma français.
Mais c’est chose agréable que de présenter le chanteur
Gérard Darmon qui, ayant répondu sans hésitation
à la sollicitation de Philippe Abitbol, (étonnamment
le premier producteur de musique à l’avoir contacté
pour lui proposer de faire un album), nous offre un premier opus
tout à fait convaincant, et fort agréable à
écouter. Entouré de musiciens et paroliers de qualité,
Darmon fait montre d’une présence et de qualités d’interprète
vraiment enthousiasmantes, et qui ne font que confirmer ce que l’on
sentait bien présent dans ses précédentes prestations
vocales, malgré leur halo sans doute plus « anecdotiques
» et humoristiques.
01. Le Bouton Rouge
Un bien joli titre d’ouverture, un Soft-Jazz flirtant avec le
Jazz, tout en nuances, à l’atmosphère savamment dosée,
à l’instrumentation sophistiquée mais simple à
la fois… Un titre qui ne peut cacher la trace d’un autre artiste
de qualité, un certain Henry Salvador, qui en a co-signé
la musique. Une chanson d’amour, une chanson de crooner, sur laquelle
la voix de velours de Darmon, interprétant des paroles empreintes
de mélancolie voire d’une certaine nostalgie, fait merveille.
Cela donne envie d’un duo Darmon-Salvador…
02. D’une Balle
Un Soft-Rock aux sonorités électroniques, écrit
par Camille Bazbaz qui contraste nettement avec le titre précédant,
bien qu’étant très retenu, très maîtrisé.
On sent Darmon un peu moins à son aise… Est-ce dû aux
quelques « yeah yeah yeah » qu’on peut entendre par
moments, et pour lesquels me semble-t-il (mais c’est un avis très
personnel) la « personnalité vocale » de Darmon
n’est pas faite ?
03. Ta Lettre
Darmon défend un bien beau texte de Bénabar, sur
une musique « Électro Jazz » finement ciselée
(à la composition de laquelle il a participé), avec
des arrangements de cordes et haubois du meilleur effet ; Darmon
alterne savamment chant « véritable » et voix
presque parlée, parfois preque « rappée »
(non, pas râpée, « rappée », nuance).
Un très beau titre, dans lequel les toutes petites (et rares)
imperfections vocales de l’interprète, loin de choquer, accentuent
sa présence, son investissement. Sans doute l’un des meilleurs
passages de l’album.
04. Si C’était Possible
Un peu moins convaincant, « Si C’était Possible
» n’en est pourtant pas moins un titre agréable, tenant
à la fois de Dire Straits et de Paul Personne pour les côtés
Country-Rock et Blues électrique. Darmon paraît un
peu sous-investi dans cette chanson, peut-être cela tient-il
à une certaine « timidité » face à
ce style de musique ? Ce genre de musique mérite d’être
un peu « sale » pour sonner vraiment. On aurait aimé
que Darmon se « lache » véritablement, c’était
un morceau fait pour… Sûr qu’il saura le faire sur scène.
05. À Quoi Ça Sert ?
Écrit par Camille Bazbaz et Alain Manoukian (le comparse
de Liane Foly notamment), ce Country-Rock lent et mélancolique
aurait lui aussi mérité un tout petit peu plus d’investissement.
Pourtant, Dieu sait qu’il n’en aurait pas fallu beaucoup plus pour
que la voix de Darmon se « voile » vraiment, qu’il joue
à peine un chouilla de plus sur sa raucité un peu
caverneuse pour vraiment donner à « À Quoi Ça
Sert ? » ce qui lui manque, semble-t-il… Bien agréable
tout de même.
06. L’Égérie
Le texte de Lanzmann (LE comparse de Jacques Dutronc) est un
petit chef d’œuvre de poésie, la musique quasi obsessionnelle
et de plus en plus étoffée de Camille Bazbaz confère
aux mots une touche très particulière et tout à
fait adaptée, et l’interprétation de Darmon, sobre,
juste, colle tout à fait à cet « homme à
femme » qui veut devenir « l’homme d’une seule femme
». Un quasi Rythm’n’Blues en forme de déclaration d’amour,
une très bonne chanson !
07. Finalement
Écrit pour Darmon par Élisa Point, ce duo est à
mon sens l’une des grandes réussites de l’album. Celle qui
se décrit elle-même volontiers comme une « actrice
musicale » a composé avec Michel Peteau une chanson
magnifique, la scène désespérée mais
pudique d’un amour qui aurait pu avoir lieu, chantée, «
jouée » avec âme et retenue par un Gérard
Darmon inspiré et une jeune chanteuse, Lise Keller, elle
aussi parfaitement juste. L’interprétation est sensible juste
ce qu’il faut, la sobriété des deux interprètes
admirable sur un titre qui aurait pu facilement verser dans le pathos
et le mélo, et la discrétion étudiée
de la musique paradoxalement très « enveloppante »…
De la belle ouvrage.
08. Peut-Être Qu’Un Homme
Un autre Country-Rock, qui souffre un peu des mêmes défauts
que « À Quoi Ça Sert ? ». Définitivement,
je pense que ce c’est pas là qu’excelle Darmon, même
si le titre est entraînant et bien conçu. Il semblerait
par contre, sur le plan du choix artistique, que la chanson, par
rapport à la mélodie, ait été envisagée
un poil trop bas (un ton), même pour la voix de Darmon qu’on
sait particulièrement grave…
09. L’Amour À La Pelleteuse
Autre temps fort de l’album que « L’Amour À La Pelleteuse
». À penser que Darmon excelle véritablement
dans les chansons « tristes », lui qu’on sait pourtant
rigolard (et pourtant, pas de paradoxe vrai là dedans, en
définitive). Un texte fort de Michaël Furnon (Mickey
3D), une musique qui y colle sans faille, avec des sonorités
électroniques tamisées, une ligne de basse obsédante,
des arrangements de cordes simples, épars, mais très
adéquats. L’interprétation de Gérard Darmon
est vraiment très bonne, on le sent très investi dans
ce titre ; comme pour « Ta Lettre », les toutes petites
imperfections de justesse, rares, n’enlèvent rien, au contraire.
10. Ton Mari
Sanseverino a écrit là pour Darmon un titre exceptionnel,
un quasi « jazz new-orleans » mâtiné de
musique de saloon, mesuré, très bien conçu
et arrangé, avec un texte étonnant de poésie
et d’apparente simplicité… Darmon est excellent, avec ce
petit ton désabusé et tristouille de résignation
cynique ! Ça tourne bien, c’est « mollement pêchu
», c’est extra !
11. Tu Es Moi
La chanson est bonne, mais paraît un peu « pâlotte
» en regard du reste de l’album… Est-ce la sonorité
trop froide de la guitare électro-acoustique (folk) en son
« branché » (et non en prise micro par la rosace)
avec effet chorus qui, paradoxalement, donne cette petite impression
de plat ?... Darmon, lui, propose une interprétation tout
à fait convaincante : il est bien à ce qu’il fait,
et véritablement chante très bien ce « Tu Es
Moi » dont les paroles sont de Chet. Agréable… mais
sans plus.
12. C’est Ma Vie
Mi-chanté, mi-parlé, ce titre est un peu décevant…
Un Funk-Rock pêchu, peut-être un petit peu trop d’ailleurs
pour Darmon. Ce que je veux dire par là, c’est qu’en principe,
une voix de basse fonctionne mieux sur des rythmiques pas trop rapides,
pas trop énervées… On se dit que ça file trop
vite, que Darmon n’a tout simplement pas le temps de trouver le
bon régime, et donc forcément, quand il doit se lâcher,
ça pose de petit problèmes… Cela dit, rien de catastrophique,
juste une petite déception…
13. Encore Une Fois
Un très beau texte d’amour écrit par Gérard
Darmon et Philippe Abitbol sur une superbe musique d’Orlando Moraïs,
jeune compositeur de la nouvelle vague brésilienne. Un Jazz
lent, une quasi ballade, piano/guitare/basse/batterie sans fioritures,
touchant de finesse et de simplicité. Darmon y est à
l’aise, impliqué, et utilise sa voix avec beaucoup d’émotion
et de justesse (en termes de hauteur comme en termes de sentiments).
Un morceau vraiment beau pour clore cet album, de la même
veine que « Le Bouton Rouge » qui lui l’ouvre. Peut-être
le moment le plus agréable de tous…
Pour un premier album, véritablement un beau travail.
Les mauvaises langues peuvent se taire, ce n’est pas un «
album de comédien », c’est bel et bien un album de
chanteur que Gérard Darmon nous offre là. On y découvre
un interprète hyper-doué, particulièrement
à l’aise dans la peau d’un crooner (normal pour un fan de
Sinatra ayant, qui plus est, une voix à la Barry White) ou
d’un « personnage » un peu écorché ou
désabusé, un peu moins dans ses baskets quand il s’agit
de vraiment se lâcher…Étonnant pour un acteur qui «
lâche ses études de trapèze » dans La
Cité de la Peur ?Non, car le « lâchage »
en chanson, c’est comme partout : il faut avoir bien pris ses marques,
ce que Darmon arrivera très très vite à faire,
on ne saurait en douter. On ne peut pas toujours être tout
de suite à l’aise avec tout… Il l’est déjà
manifestement avec tout ce qui est ciselé. Chapeau bas !
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