Natalie Cole : Ask a woman who knows (Verve
/ Universal)
Je dois vous avouer que j’ai toujours rêvé
de critiquer un album de Natalie Cole, à la base plus connue
comme étant la fille de son père (le crooner légendaire
Nat King Cole) que reconnue en tant que chanteuse de jazz à
part entière. La sortie de son nouveau disque, « Ask
a woman who knows », me fournissait donc un alibi tout
trouvé pour crier au monde entier à quel point je
ne tenais pas cette femme en haute estime.
Mon animosité à son égard date de juillet
2000 et de sa médiocre prestation au festival Jazz à
Juan (06). Non seulement elle ne prit pas la peine de se déplacer
l’après-midi de son concert pour assister aux traditionnels
réglages du son (ce qui eut des conséquences dramatiques
sur la qualité de sa performance) mais en plus, la starlette
prit un malin plaisir à malmener les bénévoles,
ignorer son orchestre et snober le public ! Excusez du peu !
Ouf ! Ca y est, c’est sorti ! Maintenant je vais pouvoir tenter
de reprendre un ton plus objectif, chronique journalistique oblige.
Il n’empêche que, vous devez vous en douter, mes a priori
à son sujet étaient légion avant l’écoute
de « Ask a woman who knows », dont le titre prétentieux
semblait conforter mes pires opinions.
Je fus donc stupéfait de découvrir que Natalie
Cole n’était pas simplement une artiste qui vendait des millions
d’albums sur le nom de son père, mais bien une chanteuse
de jazz talentueuse. Les treize titres qu’elle nous propose constituent
un bon éventail de son talent, la patte de son producteur
fétiche, Tommy LiPuma, avec lequel elle signa tous ses grands
succès ne devant pas y être pour rien…
Une majorité de reprises, qu’elles soient de Gershwin,
Sergio Mendes, Michael Franks, ou bien rendues célèbres
par Barbara Streisand, Sarah Vaughan, Dinah Washington et consorts
pour 54 minutes de finesse. La légèreté de
cette voix pure nous transporte de ballades en airs de bossa, de
petites en grandes formations.
C’est là une réussite de cet album, une homogénéité
paradoxalement transcendée par la diversité des morceaux.
De jolies mélodies, du swing, tout cela mis magnifiquement
en valeur par des musiciens qui savent se faire discrets tout en
étant présents et en assumant brillamment leur rôle.
Il faut dire que la miss sait s’entourer : Roy Hargrove, Joe Sample,
Russell Malone, Christian McBride, le Clayton Hamilton Orchestra
entre autres. L’orchestration d’une qualité rare détonne
de simplicité et laisse intelligemment une place prépondérante
à une forme musicale épurée qui permet à
la diva de donner toute la mesure de sa voix.
Toutefois, nous pouvons légitimement regretter un registre
vocal réduit ; le manque d’aisance qu’elle nous laisse présupposer
dans les aigus la dessert. Mais c’est la qualité des grandes
chanteuses que de savoir tirer partie de leurs défauts. Natalie
Cole gère son organe comme nulle autre, elle adapte son chant
à ses potentialités. Ainsi, en restant le plus souvent
dans les graves, elle chante avec souplesse dans un souffle si léger
qu’il nous semble fragile, et donc précieux.
Son style classique est classieux, raffiné, très
distingué. Les nuances soyeuses, à peine perceptibles,
l’adéquation avec les musiciens et le choix des thèmes
sont autant de paramètres qui rapprochent l’album de son
interprète : distinction et sophistication sont de mises.
« Assez de purisme ! Quatre lettres seulement le séparent
du puritanisme », arguait un Beigbeder bien plus inspiré
qu’à la télé. La citation colle parfaitement
au style de Natalie qui, à trop s’écouter en oublie
l’improvisation ou toute autre forme de prise de risque. Pour preuve,
la sélection des thèmes était sans doute plus
judicieuse, commercialement parlant, qu’audacieuse… Rien d’innovant
donc.
De ce fait, « Ask a woman who knows » se destinerait,
d’après moi, davantage à un public amateur de belles
mélodies jazzy et romantiques plutôt qu’aux très
exigeants connaisseurs de jazz pur. D’ailleurs, Natalie Cole semble
être consciente de son pouvoir fédérateur (rare
pour une chanteuse jazz) puisqu’elle a choisi deux thèmes
extrêmement populaires pour clore son album : « Calling
you », issu de la bande originale du film Bagdad Café
et « My baby just cares for me », sublimé
par Nina Simone et entré dans le cercle très fermé
des standards jazz que tout le monde connaît.
Cependant, ces deux titres ne feront pas la moindre ombre à
« Better than anything », le joyau incontestable
de l’album. Ce duo avec Diana Krall, outre le fait qu’il envoie
un message clair et direct aux critiques qui tentent désespérément
de les comparer en les opposant, ancre enfin « Ask a woman
who knows » dans le présent, et donc dans l’actualité
musicale. Il lui offre un caractère réel impalpable
jusqu’alors, comme un témoignage subliminal : oui, oui, cet
album a bien été enregistré en 2002 !
Il est vrai que ne contenant aucune sorte d’innovation il peut
être difficile de le dater sans regarder dans la pochette.
Mais le progrès musical et le risque d’échec commercial
restent-ils de rigueur lorsque l’on a la certitude que le résultat
sera de qualité ? Peut-être pour le jazz, mais pas
pour Natalie Cole.
En définitive, rien de neuf … mais du bon !
Site officiel : www.nataliecole.com